Un format inedit pour une operation littéraire

Dans l’histoire des saisons culturelles bilaterales, le Train des écrivains de 2010 represente une invention formelle. Pas une tournée classique d’auteurs (qui auraient chacun suivi leur propre calendrier de rencontres en villes), pas un colloque institutionnel (qui aurait rassemble des spécialistes dans une université) : une residence d’écriture en mouvement, sur dix jours, dans un wagon-bibliothèque spécialement amenage, avec escales publiques programmees dans une dizaine de villes.

L’idée est attribuée a Dominique Fernandez, academicien français et russophile de longue date, lors des premières réunions de cadrage de la saison a CulturesFrance en 2009. Le projet est immediatement seduisant pour deux raisons : il est visuellement lisible (un train, des écrivains, des escales), ce qui garantit une couverture médiatique ; il est culturellement juste (le Transsiberien evoque Cendrars, les grandes traversees du XIXe russe, les reveries occidentales sur l’espace oriental), ce qui ancre l’operation dans une tradition.

I. L’itineraire en dix escales

Le voyage dure du 20 au 30 mai 2010. Il traverse sept pays : Russie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Allemagne, Luxembourg, France.

DateEscaleProgramme
20 maiMoscouConférence inaugurale a la bibliothèque nationale russe, lecture publique a la Maison de l’écrivain
22 maiEkaterinbourgRencontre a l’Université Ourale ; soirée a la Maison des artistes consacrée a l’histoire du Transsiberien
24 maiNijni-NovgorodLecture publique place Minine, rencontre a la bibliothèque Dostoïevski
26 maiMoscou (retour)Lecture clôture cote russe, rencontres éditoriales entre les maisons d’édition
27 maiVarsovieDebat a l’Institut français, rencontre a la librairie Czuły Barbarzyńca
28 maiBerlinLecture a la Literaturhaus, réception a l’ambassade de France
29 maiFrancfortTable ronde éditoriale au Frankfurter Buchmesse
30 maiParis — Gare de l’EstArrivee cérémonielle, lectures publiques dans l’enceinte de la gare, réception officielle

Entre chaque escale, les écrivains ecrivent. Le train comporte quinze compartiments amenages en bureaux, un wagon-bibliothèque avec livres en français et russe, un wagon-restaurant transforme en salon de rencontres, un wagon d’archives documentaires sur l’histoire littéraire des deux pays.

II. La liste des écrivains

Les huit français

Dominique Fernandez — Academicien, coordonnateur éditorial du projet. Auteur d’une œuvre abondante touchant a la Russie : Dictionnaire amoureux de la Russie, Bolchoï, le Ballet russe, Le Dictionnaire amoureux de Saint-Pétersbourg.

Mathias Enard — Romancier, traducteur d’arabe et de persan, avant la parution de Boussole (qui le fera prix Goncourt en 2015). Dans le Train, il explore le motif de la frontière Europe-Asie.

Olivier Rolin — Écrivain grand voyageur, a l’origine de plusieurs récits sur l’Asie centrale. Publie Sibir en 2011, récit direct du trajet 2010.

Denis Dabbadie — Pharmacologue et romancier, connu pour son regard clinique sur les sentiments. Sa contribution au Train se traduira dans Conjugal (2013).

Sylvie Germain — Romanciere de la mémoire et du sacre, auteur de Le Livre des nuits, Tobie des marais. Elle choisit de suivre le Train avec distance meditative.

Bernard Chambaz — Poète et historien, auteur de récits autobiographiques. Son Yankee (2011) puise dans le voyage ses chapitres les plus introspectifs.

Agnes Desarthe — Romanciere et traductrice (notamment de Cynthia Ozick), attachee aux récits de voyage. Elle publiera La Chance de leur vie (2014) en partie nourrie du trajet.

Illustration 1 — train des ecrivains

Denis Theriault — Écrivain quebecois convie comme “invite francophone non-français”, apportant au groupe un regard decale.

Les sept russes

Ludmila Oulitskaia — Grande figure de la prose russe contemporaine, auteur de Sonietchka, Daniel Stein, Mensonges de femmes. Déjà traduite en France, elle est la voix la plus visible du groupe russe.

Mikhail Chichkine — Romancier russe installe en Suisse, publie a Paris par Fayard. Auteur du Cheveu de Venus, il s’impose pendant le voyage comme une voix solitaire et meditatives.

Zakhar Prilepine — Auteur controverse, figure de la nouvelle droite russe, ancien OMON ayant combattu en Tchétchénie. Sa présence cree des tensions lors des rencontres publiques, particulièrement cote français. Son San’kia (traduit en 2009) est alors encore récent.

Olga Sedakova — Poetesse majeure, essayiste, theologienne orthodoxe, philologue. Son aura intellectuelle se retrouve dans plusieurs rétrospectives de la saison.

Andreï Guelassimov — Romancier, reconnu pour L’Année du mensonge (traduit en 2009). Voix d’une génération plus jeune.

Dmitri Bykov — Écrivain, poète, critique, biographe de Pasternak et Okoudjava. Tribune publique redoutable.

Marina Pavlova-Silvanskaia — Romanciere, figure plus discrete, représentante d’une prose intime que le Train permet de faire connaitre en France.

III. Ce qui s’est produit dans le train

Les dix jours du voyage ont produit une residence creative dont plusieurs écrivains temoigneront ultérieurement. Le dispositif combinait plusieurs registres :

Les lectures publiques aux escales, devant des publics variables selon les villes : très nombreux a Moscou et Paris, plus restreint a Ekaterinbourg et Francfort. Les écrivains lisaient des extraits traduits, repondaient aux questions, signaient.

Les lectures internes a bord, organisées chaque soir dans le wagon-salon. Chaque écrivain pouvait y lire un texte inedit, ecrit dans la journée. Plusieurs de ces textes seront publies en 2011 dans un livre collectif : Lettres du Train, éditions CulturesFrance / Fayard.

Illustration 2 — train des ecrivains

Les debats entre écrivains, particulièrement sur les rapports Russie-Europe. Les desaccords entre Prilepine et Enard, entre Oulitskaia et Sedakova sur la question religieuse, entre Rolin et Chichkine sur l’espace sibérien, ont produit quelques-unes des lignes les plus marquantes du voyage.

Les rencontres éditoriales : a Francfort en particulier, les éditeurs français et russes ont rencontre des auteurs dont ils ne connaissaient les œuvres que par des traductions partielles. Plusieurs contrats ont été signes dans les jours suivants, contribuant a élargir le champ de la langue et de la littérature russe accessibles en français.

IV. L’arrivee a Paris : une gare en fête

Le 30 mai 2010, a 14h42, le Train des écrivains entre en gare de l’Est sous les objectifs d’une cinquantaine de photographes et cameras. La cérémonie d’arrivee a été mise en scène avec soin : tapis rouge sur le quai, présence des ministres de la Culture français (Frederic Mitterrand) et russe (Alexandre Avdeev), lecture publique devant 2 000 personnes dans la grande nef de la gare.

Le soir, une réception officielle au palais de l’Elysee rassemble les quinze écrivains. C’est l’un des rares moments ou l’operation atteint pleinement son but : faire dialoguer les deux littératures au plus haut niveau de visibilité institutionnelle.

IV bis. L’expérience vue par les participants

Plusieurs écrivains du Train ont consigné, dans leurs carnets ou leurs livres publiés après le voyage, la trace intime de ce compagnonnage forcé. Dominique Fernandez décrit dans L’Invention des Français à la lumière de la Russie un voyage « à la fois prévu et imprévisible » — prévu dans son itinéraire, imprévisible dans les rencontres nocturnes, les conversations à quatre, les silences partagés. Il souligne combien l’enfermement dans la durée ferroviaire a produit un type d’amitié qu’un colloque n’aurait jamais pu créer.

Ludmila Oulitskaia a livré, dans un entretien à Le Monde des Livres peu après son arrivée à Paris, une version plus ambivalente. Elle rappelle la fatigue accumulée par les lectures publiques quotidiennes, la difficulté de soutenir plusieurs registres de discours — journalistique avec la presse, politique avec les autorités locales, littéraire avec les autres écrivains — dans une langue, le français, qui n’était pas sa langue première. Cette ambivalence n’a pas empêché l’écrivaine de considérer le Train comme « un moment d’écriture incarnée ».

Mathias Enard a intégré des séquences inspirées du voyage dans Boussole (Goncourt 2015). Le thème du train traversant les steppes orientales, la figure du traducteur à la frontière des mondes, la nostalgie d’un orientalisme européen cultivé — tout cela irrigue discrètement son roman. Les lecteurs attentifs reconnaîtront, derrière certaines descriptions, la texture exacte des compartiments du Transsibérien.

IV ter. Les photographies et les traces médiatiques

Le Train des écrivains a été couvert par une équipe officielle de photographes et par plusieurs reporters indépendants. Les clichés de Raphael Gaillarde (correspondant Gamma), publiés dans Paris Match, Le Monde Magazine et Le Figaro Magazine, constituent aujourd’hui une source iconographique majeure pour qui veut comprendre l’atmosphère du voyage : écrivains à la fenêtre d’un wagon, lectures improvisées dans les couloirs, arrêts sur des quais provinciaux russes enveloppés de neige ou de poussière estivale.

Plusieurs films documentaires ont également été produits dans le sillage du voyage. Un premier montage, diffusé sur Arte en 2011, mêle images de tournage et entretiens post-voyage. Un second, plus tardif, a été réalisé pour l’Institut français à l’occasion des dix ans de l’opération (2020, sortie restreinte). Ces documents visuels sont aujourd’hui l’une des principales traces publiques du Train, au-delà des livres écrits par les participants.

Sur les réseaux sociaux, émergents à l’époque, le Train a été l’une des premières opérations culturelles françaises à être documentée en quasi-temps-réel : plusieurs écrivains ont tenu un blog du voyage, relayé par les sites institutionnels et par la presse. Cette sédimentation numérique, fragmentée, reste partiellement accessible via les archives WebArchive — un matériau précieux pour tout historien des politiques culturelles bilatérales du début des années 2010.

V. Ce qu’il en reste aujourd’hui

Quinze ans plus tard, l’héritage du Train se mesure a plusieurs indices.

Les traductions declenchees ou accélérée par l’operation : Oulitskaia, Chichkine, Guelassimov, Prilepine ont tous vu leurs œuvres largement traduites en français dans les années 2011-2015, souvent en lien direct avec les contrats signes pendant le voyage. Les éditions Actes Sud, Gallimard, Fayard et Verdier ont particulièrement investi dans la diffusion russe post-2010.

Les livres nes du voyage : la liste est ouverte. Sibir (Rolin, 2011), L’Invention des Français a la lumière de la Russie (Fernandez, 2012), Conjugal (Dabbadie, 2013), Yankee (Chambaz, 2011) sont les plus directement attribuables. Mathias Enard integre le motif du Transsiberien dans Boussole (Goncourt 2015).

Les amities nouees : en lisant les correspondances publiées de plusieurs auteurs du train (Oulitskaia, Sedakova), on constate que les relations creees se sont maintenues au-dela de 2010. L’émigration de plusieurs écrivains russes en Europe a partir de 2022 rend ces amities precieuses : elles servent de relais d’accueil et de traduction en France.

L’absence de second Train : depuis 2010, aucun dispositif similaire n’a été reconduit. Les saisons croisées postérieures (tourisme 2016-2017, langue 2018) ont explore d’autres formats mais jamais ce type de residence mobile. Ce n’est pas un oubli : le format était extrêmement coûteux, et son succès reposait sur une conjoncture diplomatique qui n’a pas dure.

VI. Le Train, précédent et modèle

Le Train des écrivains de 2010 n’est pas sorti de nulle part. Il s’inscrit dans une tradition plus ancienne de trains littéraires et de résidences mobiles. Le Literarni Express de 2000 avait déjà fait traverser l’Europe de l’Est à cent vingt écrivains en quarante jours, de Lisbonne à Saint-Pétersbourg — une opération d’envergure dont le Train 2010 se réclame explicitement. Le Voyage d’écrivains Paris-Alger organisé en 2003 pour l’Année de l’Algérie a également été une source d’inspiration.

Côté russe, le modèle du train-bibliothèque (trains envoyant des livres dans les provinces reculées pendant l’époque soviétique) et celui des trains d’écrivains sur le Transsibérien (tradition littéraire existant depuis les années 1920) constituent des antécédents directs. Le Train 2010 a donc greffé ces deux mémoires — européenne et russe — pour produire un format hybride que Fernandez a qualifié dans un entretien de « diplomatie par la durée partagée ».

Plusieurs tentatives ont été faites depuis 2010 de reproduire ce format, sans succès comparable. Un projet de Train des écrivains sud-européens (Lisbonne-Athènes, 2015) a été abandonné pour des raisons budgétaires. Un Train de poètes Paris-Tbilissi (2018) a eu lieu avec un impact médiatique nettement moindre. Ces échecs relatifs confirment que la réussite de 2010 tenait à une alchimie rare : budget public ambitieux, figures littéraires acceptant de s’engager sur dix jours, contexte politique permettant le trajet, dispositif médiatique préparé. Cette alchimie n’a plus été trouvée.

Conclusion

Le Train des écrivains restera dans la mémoire de la saison 2010 comme le moment ou la littérature a reussi a écrire son propre événement : pas un colloque planifie, pas une tournée promotionnelle, mais une residence en mouvement qui a produit des textes, des relations, des traductions. Quinze ans plus tard, relire Sibir ou Lettres du Train permet de mesurer ce qu’une institution culturelle peut, dans sa meilleure version, rendre possible.

Pour prolonger la lecture : les portraits des écrivains embarques, l’histoire des saisons croisées, ou le panorama général de la saison 2010.