L’ethnographie russe a Paris

L’exposition Arts et traditions en Russie, de Pierre le Grand a Nicolas II a ete l’une des propositions les plus originales de la saison 2010. Pendant que le Louvre presentait l’art religieux russe (Sainte Russie) et que le musee de la Vie romantique exposait la peinture d’atelier (Russia romantique), le musee national des Arts et Traditions populaires — dans ses anciens locaux du Bois de Boulogne, destines a la fermeture — accueillait 400 objets ethnographiques couvrant deux siecles de Russie populaire (1682-1917).

Le commissariat etait assure par Denis Chevallier (futur responsable du MuCEM) avec le Musee russe d’Ethnographie de Saint-Petersbourg, institution fondee en 1902 par Nicolas II comme outil de connaissance systematique des peuples de l’Empire.

I. Une Russie rurale jamais exposée en France

Le public francais connait peu la Russie populaire. Les recits, les films, les photographies qui en parviennent en France valorisent majoritairement les deux capitales (Saint-Petersbourg et Moscou), les expeditions polaires, les grandes institutions imperiales. La Russie des campagnes — celle des serfs avant 1861 puis des paysans apres l’emancipation, celle des villages du Nord, du Sud, de l’Oural, de la Siberie — reste largement invisible.

L’exposition comblait cette lacune en presentant :

Les costumes regionaux

Une vingtaine de costumes complets representaient les differents peuples de l’Empire russe : paysannes du Nord (costume sarafan avec kokochnik), femmes kazakhes, Tcherkesses du Caucase, cosaques du Don, femmes bachkires, Yakoutes chamans. Chaque costume etait expose avec des photographies d’epoque (expedition du baron Leon de Rosen, 1870-1890) qui en rappelaient l’usage.

Les outils agricoles

Charrues en bois, rouets, outils de filage et de tissage, herseaux, faux, metiers a tisser portables. L’outillage traditionnel de la paysannerie russe avait perdure tres longtemps apres l’industrialisation europeenne — certains outils ethnographiques presentes dataient encore du debut du XXe siecle, alors que la France avait deja mecanise.

Les objets de culte rituel

Icones populaires (peintes dans les villages, loin de la hauteur academique de l’art religieux du Louvre), croix de bois sculpte, cabinets de priere domestiques, objets de protection contre le mauvais œil, amulettes. La religion populaire russe, syncretique entre orthodoxie et substrats paiens, etait ici visible sans condescendance.

Les broderies et textiles

Broderies rouge et blanc traditionnelles (chemises, serviettes rituelles dites rouchniks), nappes de mariage, tentures pour icones. Ces textiles constituent l’une des traditions artistiques les plus vivantes de la Russie populaire — toujours pratiquee aujourd’hui dans plusieurs regions.

Les instruments musicaux

Balalaikas (cithares triangulaires), domras (cithares ovales), gusli (psalterions), garmoniki (accordeons). Plusieurs instruments etaient joues en live par des musiciens invites pendant les soirees de l’exposition.

II. Deux siecles chronologiques

De Pierre le Grand a l’occidentalisation (1682-1762)

L’exposition debutait avec les reformes petrienne (Pierre le Grand, 1682-1725) qui ont introduit des elements occidentaux dans la culture russe (costumes, architecture, usages). Les objets de cette periode montraient une double identite : la noblesse s’occidentalisait ; la paysannerie conservait ses traditions anciennes.

L’age d’or imperial (1762-1855)

Sous Catherine II (1762-1796) et Alexandre Ier (1801-1825), la culture populaire se maintient largement dans les campagnes tandis que les elites se francisent. Les broderies, les costumes de fete, les chants folkloriques conservent une vitalite autonome. C’est la periode ou l’ethnographie se constitue comme science (premieres expeditions).

L’abolition du servage et ses consequences (1861-1917)

L’abolition du servage par Alexandre II en 1861 bouleverse la vie paysanne. Migration vers les villes, urbanisation rapide, industrialisation. Certains arts traditionnels se perdent ; d’autres (les matriochkas, inventees vers 1890) se creent en dialogue avec les productions europeennes. L’exposition presentait ce moment de crise et de transformation.

Nicolas II et la fondation du musee d’Ethnographie (1895-1917)

Nicolas II (1894-1917) manifeste un interet personnel pour l’ethnographie de l’Empire. Il finance la creation du Musee russe d’Ethnographie en 1902, qui organise expeditions et collectes systematiques. Les objets du musee proviennent largement de cette periode d’activite intense. Le dernier tsar, avant la chute de l’Empire, a donc ete paradoxalement l’un des plus grands mecenes de la culture populaire russe.

III. La dimension scientifique

Les echanges ethnographiques franco-russes

L’exposition presentait egalement les echanges scientifiques entre ethnographes francais et russes au XIXe siecle. La Societe de Geographie de Paris (fondee 1821) a finance plusieurs expeditions vers la Russie, l’Oural, la Siberie. Reciproquement, la Societe imperiale russe de Geographie (fondee 1845) envoyait ses membres etudier les peuples du Caucase, d’Asie centrale, de Siberie — avec des publications en francais parfois.

Cette dimension scientifique internationale rappelait que l’ethnographie russe n’etait pas repliee sur elle-meme mais partageait les methodes et les debats de l’ethnographie europeenne.

Les illustrations du Tour du Monde

Des planches originales du journal Le Tour du Monde (fonde en 1860) etaient exposees. Ce journal populaire, diffuse massivement en France, publiait des reportages illustres sur les peuples du monde, incluant regulierement la Russie. Ses gravures servaient souvent de premiere image que le public francais formait des populations de l’Empire russe.

IV. La reception

Une frequentation moyenne

L’exposition a accueilli environ 90 000 visiteurs sur quatre mois et demi. Chiffre modeste comparativement a Sainte Russie au Louvre (280 000), mais satisfaisant pour un format ethnographique plus specialise.

Une reception scientifique positive

La presse universitaire a salue la rigueur de l’exposition. Plusieurs revues ethnographiques francaises (Ethnologie francaise, Revue de l’histoire des religions) ont consacre des dossiers aux echanges scientifiques franco-russes.

L’influence sur le MuCEM

L’exposition a aussi joue un role dans la preparation du MuCEM (Marseille), qui allait ouvrir en 2013. Denis Chevallier, commissaire de 2010 et futur responsable du MuCEM, a integre plusieurs des acquis methodologiques de l’exposition dans la programmation permanente du nouveau musee mediterranean.

V. L’heritage

Les acquisitions

Apres l’exposition, le futur MuCEM a acquis quelques objets russes pour ses collections permanentes. Certains objets sont toujours visibles a Marseille en 2026.

Les programmes de recherche

Une these doctorale (Paris-Sorbonne) a ete soutenue en 2015 sur le Musee russe d’Ethnographie comme institution imperiale ; plusieurs articles ont ete publies dans les revues scientifiques sur les broderies populaires russes en diaolgue avec les broderies europeennes.

La memoire du musee des Arts et Traditions populaires

L’exposition de 2010 fut la derniere manifestation du musee national des Arts et Traditions populaires dans ses locaux parisiens (Bois de Boulogne). Apres sa fermeture definitive, les collections ont ete transferees au MuCEM. La memoire de ce musee oublie est ainsi liee, au moins dans son dernier accrochage, a une exposition russe.

Conclusion

Arts et traditions en Russie a ete l’une des expositions les plus humbles de la saison 2010 — et l’une des plus reussies par sa rigueur ethnographique. Elle a permis au public francais de decouvrir une Russie populaire rarement mise en avant : les campagnes, les peuples des peripheries imperiales, les artisans, la religiosite rurale. Quinze ans apres, ses enseignements restent valides pour qui veut approcher la culture russe au-dela des capitales et des icones.

Pour prolonger : les grandes expositions de 2010, le panorama de la saison, les institutions impliquees.