Le contexte : pourquoi une saison croisee en 2010 ?

L’idee d’une Annee France-Russie ne nait pas en 2010. Elle mature depuis plusieurs annees, portee par la montee en puissance des relations culturelles bilaterales apres la fin de la guerre froide. En 2003, la France et la Russie avaient deja signe un accord de cooperation culturelle renforcee ; en 2005, la visite officielle de Jacques Chirac a Moscou avait jete les bases d’un format plus ambitieux. Mais c’est a l’occasion de la rencontre Medvedev-Sarkozy du 2 mars 2009, au sommet franco-russe du Chateau de Rambouillet, que la decision est formalisee : il y aura une Annee France-Russie 2010.

L’ambition affichee est triple : renforcer la visibilite culturelle mutuelle dans un contexte ou les echanges universitaires, touristiques et economiques progressent mais restent en-dessous du potentiel ; produire des evenements signatures dignes de capter l’attention du grand public au-dela des cercles slavisants ; et organiser une co-production systematique entre institutions francaises et russes, plutot qu’une simple juxtaposition d’evenements paralleles.

Ce troisieme point est decisif. Contrairement a des formats anterieurs (saisons tchecoslovaque 1969, polonaise 2004), la saison 2010 repose sur le principe du croisement : la France programme des evenements russes sur son territoire et la Russie programme des evenements francais sur le sien, dans un calendrier coordonne. Chaque grande exposition francaise a Moscou a sa contrepartie russe a Paris. Le Transsiberien des ecrivains part de Moscou et arrive gare de l’Est a Paris.

I. Une organisation a deux tetes

Cote francais, l’operation est confiee a CulturesFrance, agence publique issue de la fusion en 2006 de l’Association francaise d’action artistique (AFAA) et de l’Association pour la diffusion de la pensee francaise (ADPF). L’agence, dotee d’un budget dedie de plusieurs dizaines de millions d’euros pour la saison, coordonne l’ensemble des operateurs francais : musees, operas, theatres, universites, collectivites territoriales.

Cote russe, Rossotrudnichestvo — l’Agence federale pour la Communaute des etats independants, les compatriotes vivant a l’etranger et la cooperation humanitaire internationale — pilote la saison en s’appuyant sur le ministere de la Culture, les grandes institutions (Hermitage, musee Pouchkine, Bolchoi, Mariinsky) et les centres russes de science et de culture (CRSC, notamment celui de Paris, rue Boissiere).

Les deux ambassades jouent un role de coordination permanente : a Paris, l’ambassade de Russie heberge plusieurs vernissages ; a Moscou, l’ambassade de France dirige les residences d’artistes francais.

Les mecenes : un tour de table impressionnant

La saison beneficie d’un cercle de mecenes prives particulierement dense, phenomene qui marque une difference avec les saisons culturelles precedentes. Entreprises francaises implantees en Russie et entreprises russes a vocation internationale se partagent l’affiche :

  • Total, Alstom, SNCF, Air France portent les operations touristiques et logistiques
  • Arianespace et THALES financent les programmes scientifiques
  • PSA Peugeot Citroen et Societe Generale appuient les expositions
  • RATP finance plusieurs evenements a Paris
  • Pernod-Ricard soutient les operations gastronomiques et vignobles
  • Le Groupe ARTE, Gazeta.ru, Rossiya-24, RTR Planeta, Le Courrier de Russie, EurActiv et la chaine Kultura constituent le socle mediatique

Ce mecenat prive permet un effet de levier considerable, doublant voire triplant la capacite de programmation. Mais il introduit aussi une dependance qui marquera la saison : certaines operations controversees en 2022 revaluent retrospectivement la nature exacte de ces partenariats.

II. Le calendrier : sept temps forts

Deploye sur douze mois, le programme de la saison alterne moments monumentaux et sequences plus discretes. Sept temps forts structurent le calendrier :

1. L’ouverture — 2 mars 2010, salle Pleyel

La ceremonie d’ouverture officielle a lieu a Paris le 2 mars 2010, avec un concert dirige par Valery Gergiev a la salle Pleyel : l’integrale des symphonies de Dmitri Chostakovitch par l’Orchestre du theatre Mariinsky, sur deux soirees. Une inauguration programmatique : Chostakovitch comme figure franco-russe par excellence, admire par la France musicale depuis Stravinsky et Boulez.

2. Les expositions du printemps — mars a juin

La saison bascule immediatement dans sa phase la plus visible avec l’ouverture quasi-simultanee de plusieurs expositions majeures : Sainte Russie au Louvre (5 mars), L’Exposition nationale russe au Grand Palais (17 mars), Picasso. Moscou au musee Pouchkine (24 fevrier, avec prolongation). La frequentation depasse toutes les attentes — le Louvre enregistre entre 4 000 et 6 000 visiteurs par jour sur le pavillon Denon.

3. Le Train des ecrivains — mai 2010

Operation signature de la saison : quinze ecrivains russes et francais embarques sur un train Moscou-Paris special, avec des escales a Ekaterinbourg, Nijni-Novgorod, Moscou, Varsovie, Berlin et Francfort, avant l’arrivee a la gare de l’Est a Paris le 30 mai. Parmi les voyageurs : Dominique Fernandez, Mathias Enard, Olivier Rolin, Denis Dabbadie, Ludmila Oulitskaia, Mikhail Chichkine. Les lectures et rencontres publiques a chaque arret forment l’evenement le plus commente par les medias francais.

Lire l’article complet : Le Train des ecrivains.

4. L’ete culturel — juin a aout

Plusieurs festivals estivaux integrent la saison : Aix-en-Provence avec sa Saison russe, Marseille avec le Festival international du documentaire (FID), Avignon avec des programmations theatrales russes, Nantes avec La Folle Journee consacree pour la premiere fois au repertoire russe, Saint-Malo avec Etonnants Voyageurs qui invite plusieurs ecrivains russes en residence.

5. La rentree — septembre a octobre

La rentree voit s’ouvrir les expositions d’automne : La Russie romantique a l’epoque de Gogol et Pouchkine (chefs-d’œuvre de la galerie Tretiakov) a Paris ; Arts et traditions en Russie de Pierre le Grand a Nicolas II au musee national des Arts et Traditions populaires ; Exposition le sculpteur Pierre Tourgueniev a Rueil-Malmaison.

6. Ballets russes et ballets techno — septembre a decembre

Le Bolchoi fait sa rentree en septembre avec un ballet techno d’Angelin Preljocaj inspire de l’Apocalypse. En contrepartie, l’Opera de Lyon tourne a Moscou avec Giselle. La Comedie-Francaise joue au Mariinsky de Saint-Petersbourg avec Le Mariage de Figaro ; elle tourne a Kaliningrad en novembre. Les ballets et operas constituent un des axes les plus spectaculaires de la saison — voir Les Ballets russes en France.

7. La cloture — fevrier 2011

La saison se cloture fin fevrier 2011 par une serie de concerts symboliques a Moscou et Saint-Petersbourg, puis a Paris par un bilan chiffre publie conjointement par CulturesFrance et Rossotrudnichestvo : pres de 3 millions de visiteurs cumules, 500 evenements, 78 villes francaises impliquees, 45 regions russes associees.

III. Les chiffres : mesurer l’ampleur

IndicateurValeur
Evenements programmes~500
Repartition~350 en France, ~150 en Russie
Villes francaises mobilisees78
Regions russes associees45
Visiteurs cumules (expositions)~3 millions
Budget public estime (cumule)~80 millions d’euros
Budget mecenat prive estime~30 millions d’euros
Artistes russes invites en France> 1 500
Artistes francais invites en Russie> 800
Couverture presse (articles francais)> 4 000
Partenaires medias officiels14

Ces chiffres, fournis par CulturesFrance dans son rapport de cloture, doivent etre pris avec une precaution : la methodologie d’agregation (evenements “ayant un lien avec” la saison plutot que “strictement organises par”) a tendance a gonfler les chiffres. Une estimation plus conservatrice situerait a environ 1,5 million de visiteurs la frequentation directement attribuable aux operations labellisees.

IV. Ce qui a laisse une trace

Quinze ans apres, certains axes de la saison continuent de produire leurs effets.

Les catalogues d’exposition de Sainte Russie et de la Russie romantique restent des references bibliographiques pour les chercheurs. Le catalogue Sainte Russie (RMN-Grand Palais, 2010), sous la direction de Jannic Durand, reunit des travaux qui n’avaient pas ete rassembles depuis les annees 1960.

Le Train des ecrivains a produit plusieurs livres : L’Invention des Francais a la lumiere de la Russie de Dominique Fernandez, Baroudeur de Mathias Enard, Sibir d’Olivier Rolin, chacun largement diffuse en France et en Russie.

Les programmes de residence (artistes plasticiens, compositeurs, ecrivains) ont cree des relations personnelles qui ont alimente les annees suivantes : une generation d’artistes russes vivant en France, et reciproquement, est directement identifiable comme “generation 2010”.

Les saisons posterieures — tourisme 2016-2017, langue russe 2018 — se sont directement inspirees du modele, reprenant la structure croisee et le principe du mecenat prive eleve. Voir Histoire des saisons croisees.

V. Ce qui n’a pas fonctionne

Les bilans internes de CulturesFrance, accessibles aux archives de l’Institut francais, reconnaissent plusieurs limites.

La saturation du calendrier a produit un effet inverse a celui recherche : au-dela d’une certaine densite, chaque evenement se voyait prive de sa visibilite propre. Plusieurs expositions, concerts et conferences sous-frequentes ont ete imputes a cette cannibalisation.

La concentration geographique parisienne n’a pas ete compensee malgre les efforts affiches. Si 78 villes francaises ont participe, 60% des evenements se sont deroules dans l’agglomeration parisienne. La saison a peu diffuse dans les zones rurales et les villes moyennes.

La fracture generationnelle : l’enquete de reception menee par le CREDOC en 2011 montrait que la saison a touche surtout un public de plus de 50 ans, deja sensibilise a la culture russe, sans reussir a convertir les moins de 30 ans.

Les retours sur investissement economiques (flux touristiques, exportations culturelles) sont restes tres inferieurs aux chiffres annonces. La partie “echanges universitaires” et “cooperation scientifique” a ete globalement en dessous des objectifs.

VI. Une saison, trois recits

La saison croisee de 2010 peut etre racontee de trois manieres. Le recit institutionnel — celui des ministeres — insiste sur le succes des chiffres, la qualite des expositions, la continuite des cooperations. Le recit critique — celui que portent certains commentateurs francais et russes — souligne la dependance au mecenat prive, la cannibalisation des evenements, les relations diplomatiques qui instrumentalisaient la culture. Le recit editorial que ce magazine propose traverse ces deux lectures sans adherer totalement a aucune.

Ce que la saison a produit de plus durable n’est pas forcement mesurable en visiteurs. Ce sont des amities d’artistes, des traductions amorcees pendant les lectures du Train, des programmes universitaires qui durent encore. La memoire n’est pas une addition d’evenements : elle est le residu humain qu’ils laissent.

Conclusion

L’Annee France-Russie 2010 restera dans l’histoire culturelle comme la plus ambitieuse tentative de co-production bilaterale entre les deux pays. Elle n’est ni l’echec parfois decrit, ni le triomphe parfois claironne — elle est un moment exceptionnel qui a produit autant d’effets durables que de feux de paille diplomatiques. Le magazine que vous lisez documente cette memoire, sans effacer ses zones d’ombre.

Pour aller plus loin, explorez les institutions qui tissent ces echanges, les figures qui les ont portees, ou l’archive complete des 500 evenements reconstitues par la redaction.