Un evenement clivant

Le 9 septembre 2010, le Bolchoi levait le rideau au Palais des Congres de Paris sur un ballet qu’aucun public n’avait encore vu : And Then One Thousand Years of Peace (Et puis mille ans de paix), choregraphie d’Angelin Preljocaj inspiree de l’Apocalypse de Jean, sur une musique electronique de Laurent Garnier. Pendant 75 minutes sans entracte, les danseurs du ballet imperial russe — habitues au repertoire academique de Petipa, Tchaikovsky, Khachaturian — se livraient a une exploration choregraphique dont la forme etait presque inedite pour la compagnie russe.

L’ouverture de la saison automnale 2010 de l’Annee France-Russie se faisait donc sur un pari artistique extreme. Le succes ou l’echec du ballet determinait partiellement la tonalite de la seconde partie de la saison, apres le printemps des grandes expositions (Sainte Russie, Kandinsky, Russian Nationale).

I. La genese du projet

Preljocaj et le Bolchoi

Angelin Preljocaj, choregraphe francais ne en 1957 de parents albanais, est l’une des figures majeures de la danse contemporaine francaise. Directeur du Ballet Preljocaj a Aix-en-Provence depuis 1996, il a cree plus de 45 ballets depuis 1984. Ses productions se caracterisent par une fusion entre tradition classique et formes contemporaines — il n’abandonne jamais completement l’academisme mais le deforme par des references a la modernite musicale, aux arts plastiques, aux philosophies contemporaines.

Le Bolchoi l’avait contacte en 2008 pour une nouvelle production. Preljocaj avait propose l’Apocalypse — sujet biblique majeur, jamais chorégraphie par la compagnie dans cette dimension eschatologique. Le directeur artistique du Bolchoi de l’epoque (Youri Grigorovitch en nom d’intendance, Alexeï Ratmansky en direction artistique jusqu’en 2009, puis Yuri Bourlaka) avait accepte le projet.

Laurent Garnier en compositeur

Preljocaj avait demande a Laurent Garnier, figure majeure de la techno francaise et europeenne depuis les annees 1990, de composer la musique. Garnier n’avait jamais compose pour le ballet auparavant. Il a travaille pendant plus d’un an sur une bande de 75 minutes structuree autour des themes apocalyptiques — les quatre cavaliers, l’ange a la trompette, la femme vetue de soleil, le jugement dernier.

La musique mele synthetiseurs classiques, samples electroniques, voix samplees (chant orthodoxe russe retravaille, extraits de textes apocalyptiques en slavon), rythmes progressifs. La fin du ballet, dans la tradition techno d’une montee progressive vers l’acme, atteignait 130 BPM et saturait l’acoustique du Palais des Congres — ce que la presse musicale a soit salue soit stigmatise.

II. Les six representations

Le programme

Les six representations a Paris ont eu lieu au Palais des Congres du 9 au 18 septembre 2010. Salle presque complete a chaque soirée (~3 000 places), public melange (spectateurs habituels du Bolchoi, amateurs de danse contemporaine, curieux).

La reception au soir de la premiere

La reception au soir de la premiere (9 septembre) a ete tumultueuse. Plusieurs spectateurs sont sortis pendant la representation (quand la musique techno monte, quand les costumes ascetiques paraissent trop depouilles, quand certains gestes choregraphiques semblent referer au sexuel). D’autres ont applaudi pendant pres de dix minutes a la fin. La plupart etaient simplement interdits par ce qu’ils venaient de voir.

La presse du lendemain a oscille entre enthousiasme (Liberation, Les Inrockuptibles, Le Monde) et perplexite froide (Le Figaro, Le Nouvel Obs, Le Point). Rares etaient les critiques qui restaient neutres.

III. Les controverses

Cote russe

En Russie, la reception a ete encore plus clivante. Les gardiens du repertoire academique du Bolchoi (certains danseurs etoiles passes, professeurs du Conservatoire, commentateurs conservateurs) ont juge la production trahison de la tradition. D’autres — jeunes danseurs, critiques progressistes, milieux de la danse contemporaine moscovite — ont salue une ouverture indispensable pour une compagnie soupconnee de sclerose repetitive.

Le debat a traverse plusieurs canaux : Kultura (chaine culturelle publique russe) y a consacre une emission ; Nowaya Gazeta a publie une enquete ; Rossiya-24 a interviewe danseurs pro et anti. La production a ete reprise a Moscou en 2011 dans une ambiance tendue.

Cote francais

Cote francais, le debat etait plus esthetique que politique. La question posee : peut-on faire danser le Bolchoi sur de la techno ? Les uns repondaient oui (la compagnie s’etait ankylosee dans le repertoire academique et avait besoin d’experiences radicales) ; les autres non (on ne modifie pas une tradition centenaire pour des effets de mode occidentaux).

Le fait que le choregraphe soit francais et le compositeur francais amplifiait la question : etait-ce une imposition occidentale sur une compagnie russe ? La reponse restait largement ouverte.

IV. Le spectacle lui-meme

La scenographie

Decor minimaliste : une scene nue, avec deux grands panneaux mobiles noirs et dorés qui se deplacent au cours du spectacle, delimitant des espaces changeants. Eclairages : quelques projecteurs tres blancs, combines a des effets stroboscopiques aux moments de crescendo. Costumes : tuniques neutres qui ne distinguent pas initialement les sexes, puis tuniques colorees (or, rouge, blanc) dans les dernieres phases.

La choregraphie

La choregraphie melait vocabulaire academique (ports de bras precis, diagonales) et vocabulaire contemporain (portees, chutes, mouvements scandés). Pas de corps de ballet classique uniforme ; les danseurs jouaient des roles distincts (les cavaliers, l’ange, la femme du ciel, le juge). Le solo de la femme vetue de soleil (interpretee par Svetlana Zakharova, etoile du Bolchoi) a ete particulierement commentee.

La danse et le texte

Le texte biblique de l’Apocalypse n’etait pas dit — le ballet etait purement choregraphique et musical. Mais le programme incluait une traduction du texte, et le public etait invite a y faire reference pendant la representation. Certains spectateurs l’ont trouve pretentieux ; d’autres indispensable pour suivre le sens.

V. L’heritage du ballet

La reprise moscovite

En 2011, le Bolchoi a repris le spectacle a Moscou (theatre Bolchoi). Quinze representations, accueil plus contraste qu’a Paris. La direction du theatre a par la suite reoriente son programme vers un equilibre plus classique.

L’influence sur Preljocaj

Pour Angelin Preljocaj, le succes critique a Paris a renforce sa position comme choregraphe capable de travailler avec les grandes compagnies classiques europeennes. Son ballet suivant (Le Parc, reprise) a ete programme par l’Opera de Paris.

Les critiques retrospectives

Avec le recul, plusieurs etudes universitaires ont revisite le spectacle. L’ouvrage de Pascale Le Thorel Preljocaj, choregraphe contemporain (Actes Sud, 2019) consacre un chapitre au ballet de 2010. Plusieurs theses en etudes choregraphiques ont analyse la structure musicale de Garnier en dialogue avec la choregraphie.

Conclusion

Le ballet techno Preljocaj au Bolchoi en 2010 reste dans les memoires comme l’evenement le plus clivant de l’Annee France-Russie. Ni reussite complete ni echec, il incarne le pari qu’une saison culturelle peut prendre quand elle refuse la facilite du repertoire academique. Son succes de scandale et sa reprise moscovite en 2011 demontrent qu’au-dela des polemiques, le dialogue choregraphique entre Paris et Moscou s’etait produit.

Pour prolonger : les Ballets russes en France (histoire longue), le panorama de la saison 2010, les portraits des figures choregraphiques.