Une idee inedite : la Russie en miniature
Contrairement aux expositions traditionnelles de la saison 2010 (Sainte Russie au Louvre, Picasso. Moscou, Kandinsky au Pompidou), l’Exposition nationale russe n’etait pas un format museal. Ce n’etait pas non plus un salon commercial classique. C’etait un hybride — reunion de pavillons regionaux sous la nef du Grand Palais, a mi-chemin entre l’Exposition universelle, la foire internationale et la presentation culturelle.
L’idee, portee par Rossotrudnichestvo, etait de presenter la diversite de la Federation de Russie au public francais, au-dela des cliches du binome Moscou-Saint-Petersbourg. Les 89 sujets federaux de la Russie (republiques autonomes, krais, oblasts, districts autonomes, villes federales) disposaient chacun d’un pavillon.
Le format n’avait pas de precedent dans les saisons culturelles francaises. Il n’a pas ete reconduit ulterieurement — signe que l’experience ait ete jugee difficile a renouveler.
I. L’organisation du Grand Palais
La nef transformee
La nef du Grand Palais (13 500 m²) avait ete divisee en allees perpendiculaires desservant les pavillons regionaux. Certaines regions disposaient de pavillons de 50 m², d’autres (regions plus riches ou plus actives diplomatiquement) de pavillons de 120-150 m². Les pavillons les plus elabores etaient ceux du Tatarstan (stand de 200 m² avec reproduction d’une mosquee de Kazan), Nijni-Novgorod (120 m² avec demonstration de peinture Khokhloma), republiques du Caucase, Yakoutie (exposition ethnographique du Grand Nord), Oblast de Leningrad (liens historiques avec Saint-Petersbourg).
Le programme culturel
Au centre de la nef, une scene principale accueillait des performances regulieres : chorales cosaques, danses folkloriques bachkires, ensembles instrumentaux yakoutes, recitals de poesie, demonstrations gastronomiques. Chaque jour, plusieurs evenements cumules permettaient au public de decouvrir la diversite ethnique et culturelle de la Federation.
II. Des stands emblematiques
Le stand de Nijni-Novgorod
Le stand de la region de Nijni-Novgorod (120 m²) illustrait parfaitement la double vocation de l’exposition. Il presentait les contacts historiques de la region avec la France : l’Alliance francaise de Nijni-Novgorod (active depuis 2001), le Consulat honoraire francais ouvert en 2010, les jumelages avec Grenoble, les partenariats universitaires avec Paris, Grenoble, Rouen, Toulouse, Perpignan.
Il presentait surtout les cooperations industrielles : les implantations francaises dans la region (Saint-Gobain, Onduline, A. Raymond, Technip), les partenariats techniques (Alstom, Valeo, Faurecia, Serap, Manitou, Kuhn), les representations bancaires (Societe Generale Vostok, BNP Paribas). Les chiffres etaient affiches : 68,3 millions de dollars d’echanges commerciaux en 2009, plus de 70 millions d’euros d’investissement cumule francais dans la region entre 2004 et 2008.
Les traditions artisanales etaient mises en valeur : peinture de Khokhloma (technique d’or-rouge-noir sur bois qui fait la celebrite de la region), ceramique de Gorodets, filigrane metallique de Kazakovo.
Le stand du Tatarstan
Le Tatarstan, republique federee musulmane de la Volga, avait deploye l’un des stands les plus impressionnants : reproduction miniature de la mosquee Kul Sharif (Kazan), panneaux sur la civilisation volga-bulgare, produits artisanaux musulmans, presentation de Kazan (ville de 1,1 million d’habitants, second pole intellectuel russe apres les deux capitales).
Le stand de la Yakoutie
La Yakoutie (Sakha), territoire glacial de l’extreme-orient russe (superieur en taille a l’Inde), avait monte une presentation ethnographique : costumes chamaniques, outils traditionnels des peuples chamans, reconstitution de l’interieur d’une yourte sakha, photographies des paysages polaires, produits artisanaux (os de mammouth sculptes, orfevrerie, broderies de rennes).
III. Les moments forts
La ceremonie d’ouverture presidentielle
Le 19 mars 2010, les presidents Nicolas Sarkozy et Dmitri Medvedev inauguraient officiellement l’Exposition nationale russe. La visite d’Etat russe en France coincidait avec la saison culturelle. Medvedev effectuait une tournee (Paris, Marseille, Strasbourg) dont l’Exposition constituait le moment le plus visible.
Plusieurs contrats commerciaux majeurs ont ete signes a cette occasion : vente de 48 Rafale a la Russie (qui ne se concretisera pas ulterieurement), partenariat Alstom-Transmashholding dans le ferroviaire, accord Total-Gazprom sur le gaz arctique (qui sera rompu en 2022).
Les Mistral
C’est egalement pendant la periode de l’Exposition que se negociait la vente des navires porte-helicopteres Mistral a la Russie. Le contrat, finalise en 2011 pour une livraison en 2014-2015, sera annule en 2015 apres la crise ukrainienne. Les Mistral seront finalement vendus a l’Egypte. Cet episode illustre combien la coopeation technique avait tente de s’appuyer sur la saison culturelle, et combien ces tentatives ont ete fragilisees par les contextes politiques ulterieurs.
IV. Les limites du format
Une saturation visuelle
Plusieurs commentateurs ont souligne que le format foire nuisait a la qualite de chaque pavillon. Presenter 89 pavillons sous la meme nef produisait une saturation visuelle qui empechait l’approfondissement individuel. Les visiteurs parcouraient souvent les allees de maniere superficielle.
La question du contenu
Les pavillons melangeaient quatre registres : historique (patrimoine regional), culturel (artisanat, musique, danse), commercial (presentations d’entreprises), touristique (invitation a visiter la region). Ce melange rendait impossible une lecture museographique coherente. Le visiteur ne pouvait ni “apprendre” (trop d’informations disparates), ni “contempler” (trop de sollicitations commerciales), ni “acheter” (ce n’etait pas un salon professionnel).
Un format non reconduit
Les saisons croisees posterieures — tourisme 2016-2017, langue 2018-2019 — n’ont pas reproduit ce format. L’experience avait demontre ses limites. Pour les saisons ulterieures, les organisateurs ont privilegie des expositions thematiques plus ciblees et des evenements decentralises dans plusieurs villes francaises, plutot que le rassemblement sous une seule nef.
V. L’heritage diplomatique
Les contrats signes
Malgre les limites museographiques, l’Exposition nationale a produit des retombees diplomatiques concretes. Les trois semaines de presence simultanee de delegations regionales russes et de partenaires francais ont permis la conclusion de plusieurs accords de cooperation decentralises : jumelages, echanges universitaires, partenariats industriels. Une dizaine de contrats d’investissement francais dans des regions russes ont ete lances dans les annees suivantes.
Les relations decentralisees
Plus durablement, l’exposition a renforce les relations entre regions. Plusieurs departements francais (Bouches-du-Rhone et Nijni-Novgorod, Isere et Oural, Gironde et Krasnoïarsk) ont noue ou approfondi des partenariats dans son sillage. Certains de ces partenariats etaient toujours actifs en 2022 avant la rupture des relations bilaterales.
Une memoire sovietique inversee
L’Exposition nationale russe, dans son format grand palais-nef, evoquait inevitablement les Expositions universelles du XIXe siecle, et en particulier l’Exposition universelle de Paris 1900 qui avait elle-meme celebre les relations franco-russes de l’Alliance de 1892. En choisissant ce format, Rossotrudnichestvo inscrivait explicitement la saison 2010 dans cette tradition imperiale, nouvelle et imperial a la fois.
Conclusion
L’Exposition nationale russe de 2010 reste une curiosite dans l’histoire des saisons croisees. Ni reussite totale ni echec complet, elle a illustre les limites du format foire-pavillons comme outil diplomatique culturel. Sa frequentation elevee et ses retombees contractuelles ont fait dire a Rossotrudnichestvo qu’elle avait rempli sa mission ; ses detracteurs y ont vu un melange trop visible de culture et de commerce. Quinze ans plus tard, aucun autre pays n’a reproduit cet exact format sous la nef du Grand Palais. Cela dit peut-etre quelque chose.
Pour prolonger : les autres grandes expositions, le panorama de la saison, les institutions organisatrices.