Une ambition : mille ans d’art russe au Louvre
Du 5 mars au 24 mai 2010, le Hall Napoleon du Louvre accueillait l’une des expositions les plus ambitieuses jamais consacrees a l’art russe hors de Russie. Sainte Russie. L’art russe des origines a Pierre le Grand reunissait 400 œuvres pretees par vingt-cinq musees de la Federation de Russie, retracant mille ans de creation artistique depuis la christianisation de la Russie kievienne jusqu’a l’occidentalisation petrienne.
Le commissariat etait assure par Jannic Durand, directeur du departement des Objets d’art du Louvre, avec une equipe de cinq chercheurs russes coordonnee par Tamara Igoumnova, conservatrice en chef du musee historique de Moscou. Le projet avait mobilise pres de deux annees de preparation ; plusieurs œuvres presentees n’avaient jamais quitte la Russie.
I. Une scenographie chronologique
L’exposition etait organisee en six sections chronologiques rassemblant des œuvres variees — icones, manuscrits enlumines, orfevrerie, vetements liturgiques, emaux, pieces de monnaie, armes ceremonielles :
- La christianisation (Xe-XIe siecle) — manuscrits, croix pectorales, objets de culte de la Russie kievienne
- L’art de Vladimir-Souzdal (XIIe-XIIIe siecle) — fragments architecturaux, icones mariales, ornements sculptes
- L’ere de Novgorod et Pskov (XIIIe-XIVe siecle) — icones du Nord, ecoles regionales
- L’apogee moscovite (XVe-XVIe siecle) — Andrei Roublev (chassis de la Trinite), ecoles du Kremlin
- L’ere patriarcale (XVIIe siecle) — Panaghie du patriarche Nikon, epoque des reformes religieuses
- Seuil moderne (fin XVIIe-debut XVIIIe) — objets marquant la transition vers l’occidentalisation petrienne
Parmi les pieces presentees, certaines sont entrees dans la memoire de l’exposition : le manuscrit des Actes du concile œcuménique sur l’institution du patriarcat de Moscou (Byzance, 1590), les Barmes de Staraïa Riazan (collier d’emaux cloisonnes du XIIe siecle, musees du Kremlin), le Sakkos de l’atelier des Stroganov (chasuble d’eveque, Solvytchegorsk), l’aigle bicephale en carreaux de faience de la fin du XVIIe siecle, et la croix du clerc Stefan Borodaty de 1458.
II. Les musees preteurs — une operation diplomatique
Reunir 400 œuvres de 25 musees russes constituait une operation diplomatique exceptionnelle. La liste des preteurs inclut :
- Musee Hermitage (Saint-Petersbourg)
- Musee d’Etat historique (Moscou)
- Musees du Kremlin (Moscou) — incluant les collections de l’Armurerie
- Musee russe (Saint-Petersbourg)
- Galerie Tretiakov (Moscou)
- Musee d’Etat de Vladimir et Souzdal
- Musee de l’icone russe (Moscou)
- Musees de Novgorod, Pskov, Iaroslavl, Sergiev Possad, Kargopol
Les conventions de pret avaient necessite des protocoles de securite exceptionnels. Chaque œuvre voyageait sous escorte diplomatique. Les valeurs d’assurance cumulees depasseraient 300 millions d’euros selon les estimations non officielles — un record pour une exposition russe en Occident.
III. Le travail scientifique du catalogue
Le catalogue, co-edite par la RMN-Grand Palais et le musee du Louvre, reste une reference bibliographique. Sous la direction de Jannic Durand et Tamara Igoumnova, il rassemble une quinzaine de contributions originales :
- Jean-Pierre Arrignon (Universite d’Artois) sur l’historiographie russe medievale en France
- Olga Popova (Ermitage) sur les ecoles d’icones (Novgorod, Pskov, Moscou)
- Lyudmila Evseeva sur l’iconographie mariologique russe
- Vassili Poutsko sur la metallurgie sacrée kievienne
- Natalia Ivanova sur les broderies liturgiques
Ces travaux, difficilement accessibles en francais avant 2010, constituent l’une des productions scientifiques les plus importantes de la saison. Plusieurs d’entre elles ont ete reprises dans des programmes de recherche ulterieurs.
IV. La reception critique
Enthousiasme mediatique francais
La presse francaise a ete unanimement favorable. Le Monde classe l’exposition parmi les dix evenements culturels majeurs de 2010 ; Liberation consacre un dossier de quatre pages ; Le Figaro envoie sa critique deux fois (ouverture puis complement). Pierre Assouline, sur son blog La Republique des livres, ecrit : “Une revelation. On n’imaginait pas qu’un art religieux aussi puissant ait pu rester aussi longtemps invisible en France.”
Reactions russes plus contrastees
Cote russe, les reactions ont ete plus nuancees. Certains critiques orthodoxes ont denonce une “lecture trop occidentale” de l’art sacre, estimant que la presentation museale atrophiait la dimension liturgique des œuvres. D’autres — notamment les conservateurs des musees preteurs — ont salue la mise en valeur d’œuvres habituellement peu visibles.
La polemique esthetique a eclate autour de l’eclairage. Les icones russes, faites pour etre vues dans la penombre des eglises avec les cierges, avaient ete exposees sous un eclairage museal contemporain (LED, temperature 3000K). Certains specialistes russes ont estime que ce traitement modifiait la lecture des œuvres — remarque rejetee par l’equipe du Louvre qui invoquait les standards internationaux de conservation.
V. L’heritage de l’exposition
Un impact visible sur les collections permanentes
Dans les mois qui ont suivi, le Louvre a integre dans sa collection permanente (departement des Objets d’art) une icone russe du XVIe siecle. Le musee du Quai Branly a acquis deux objets ethnographiques. Plusieurs musees regionaux francais ont recu des donations ou depots temporaires.
Un regain des etudes d’art russe en France
L’exposition a accelere plusieurs programmes universitaires. L’Universite Paris-Sorbonne a lance un master specialise en art russe medieval a partir de 2012. L’EHESS a finance deux theses doctorales sur l’iconographie novgorodienne. Le College des etudes russes a organise plusieurs colloques dans le sillage de l’exposition.
Une ancre keyword durable
Quinze ans plus tard, la recherche Google “sainte russie l’art en russie des origines a pierre le grand” reste active en France — indice que l’exposition a laisse une trace SEO durable dans la memoire culturelle francaise. Ce magazine y consacre cet article en partie pour repondre a cette demande de recherche persistante.
Conclusion
Sainte Russie reste, quinze ans apres, l’exposition russe la plus importante jamais montee en France. Sa reussite critique et publique, sa rigueur scientifique, la diplomatie museale qu’elle a requise, en font un modele pour ce que les saisons culturelles peuvent produire dans leur meilleure version. Revoir aujourd’hui le catalogue, c’est mesurer ce qu’un evenement bien concu peut laisser comme trace durable — bien au-dela de sa duree officielle de dix semaines.
Pour prolonger : les grandes expositions de 2010, le panorama de la saison, les institutions qui ont rendu l’evenement possible.