Le festival des “etonnants voyageurs”
Depuis 1990, le Festival Etonnants Voyageurs est l’un des rendez-vous litteraires majeurs de la rentree litteraire de printemps en France. Fonde par Michel Le Bris a Saint-Malo, il reunit chaque annee sur trois jours des ecrivains, journalistes, photographes, realisateurs documentaires venus du monde entier autour des litteratures de voyage et des ecritures de la realite. En 2010, la Russie etait le pays invite — un choix coordonne avec l’Annee France-Russie pour concentrer sur Saint-Malo la litterature russe contemporaine.
I. Une delegation russe complete
Une dizaine d’ecrivains russes etaient presents a Saint-Malo du 22 au 24 mai 2010. Parmi eux :
- Ludmila Oulitskaia — venue du Train des ecrivains, arrivee directe de la gare de l’Est
- Mikhail Chichkine — installe en Suisse, venu par l’Allemagne
- Dmitri Bykov — poete-romancier, biographe de Pasternak
- Olga Sedakova — poetesse et theologienne, invitee rare en France
- Zakhar Prilepine — romancier engage dans la mouvance nationaliste russe, dont la presence a genere des debats
- Andrei Guelassimov — representant d’une generation plus jeune, traduit par Actes Sud
- Vladimir Sorokine — romancier conceptualiste, auteur du Jour de l’Oprichnik
- Sergei Lebedev — jeune auteur, premier roman traduit
Plusieurs d’entre eux venaient du Train des ecrivains, arrive a Paris le 30 mai — quelques jours apres Saint-Malo. La coordination des deux operations etait pensee : les ecrivains enchainaient Train puis Etonnants Voyageurs.
II. Les temps forts du festival
La table ronde sur l’emigration
Le moment le plus commente : la table ronde sur l’emigration litteraire russe. Oulitskaia (restee en Russie mais critique du regime), Chichkine (en Suisse depuis 1995), Sedakova (Moscou), Bykov (Moscou), debattaient de la question suivante : faut-il ecrire en Russie ou en exil ? L’echange, anime par le slaviste Georges Nivat, a dure pres de deux heures. Plusieurs phrases sont devenues memorables — en particulier Chichkine affirmant que “la langue russe est mon seul pays”.
Le debat Prilepine — Le Bris
Michel Le Bris, directeur du festival, avait sollicite un echange direct avec Zakhar Prilepine sur la question de l’engagement. Prilepine, ancien combattant du corps de reserve OMON en Tchetchenie, revendiquait un “realisme engage” aux references nationales russes. Le debat, tendu, a mis en lumiere les desaccords politiques profonds au sein de la litterature russe — et a annonce les fractures qui se materialiseraient apres 2022.
La lecture bilingue Sedakova
Olga Sedakova, moins connue du grand public francais, a donne une lecture bilingue de sa poesie, traduite par Jean-Baptiste Para. La densite philosophique de ses poemes, leur dimension theologique orthodoxe, leur musicalite russe restituee en francais ont produit l’un des moments critiquement les plus forts du festival. Le public, initialement restreint, s’est elargi au fur et a mesure de la seance.
L’hommage a Anna Politkovskaia
Le festival a rendu hommage a Anna Politkovskaia, journaliste de Novaya Gazeta assassinee en octobre 2006. Une lecture de ses textes, commentees par Oulitskaia et le correspondant de Liberation a Moscou, a constitue un moment de gravite qui rappelait le contexte politique dans lequel ecrivaient les auteurs russes presents.
III. L’accueil du public
Une frequentation massive
Les 60 000 visiteurs habituels du festival ont frequente l’edition 2010 avec un engouement particulier pour la programmation russe. Plusieurs rencontres ont du etre deplacees dans des salles plus grandes. Les stands des maisons d’edition francaises specialisees (Actes Sud, Gallimard, Verdier, Fayard, Le Serpent a Plumes) enregistraient des ventes record de titres russes.
La presse
La couverture presse a ete abondante : Le Monde des livres, Liberation, Le Figaro Litteraire, La Quinzaine litteraire, Le Nouvel Obs ont tous envoye des envoyes speciaux. Les quotidiens francais ont publie dans les jours suivants plusieurs dizaines d’articles sur les ecrivains invites. France Culture a diffuse plusieurs emissions en direct depuis Saint-Malo.
IV. Les retombees editoriales
Les contrats signes
Plusieurs contrats d’edition ont ete signes dans les semaines suivantes :
- Actes Sud avec Chichkine — un nouveau roman a paraitre
- Gallimard avec Oulitskaia — Le Chapiteau vert qui paraitra en 2012
- Verdier avec Sedakova — une selection poetique
- Le Serpent a Plumes avec plusieurs auteurs (les contrats se materialiseront plus lentement)
Plusieurs traducteurs ont obtenu des bourses du CNL (Centre national du livre) pour des projets nouveaux.
Les revues litteraires
L’editorial d’Europe (revue litteraire fondee par Romain Rolland) a consacre un numero a la litterature russe contemporaine en 2011, largement nourri des rencontres de Saint-Malo. La Revue des deux mondes a publie un dossier similaire. La Quinzaine litteraire a suivi avec un dossier “Nouvelle prose russe” au printemps 2011.
V. L’heritage du festival
Un moment de reference
Quinze ans apres, l’edition 2010 d’Etonnants Voyageurs est citee comme reference dans plusieurs monographies sur la reception francaise de la litterature russe contemporaine. Elle a marque le sommet de la penetration russe dans le paysage litteraire francais.
Les trajectoires posterieures
Les auteurs invites ont connu des trajectoires tres diverses :
- Oulitskaia : emigration a Berlin en 2022 apres l’invasion de l’Ukraine
- Chichkine : toujours en Suisse, largement traduit en France
- Sedakova : continue d’ecrire depuis Moscou, toujours opposee au regime
- Prilepine : engage militairement aux cotes des separatistes du Donbass apres 2014, ecarte de l’edition francaise apres 2022
- Bykov : emigration aux Etats-Unis puis Europe apres 2022
- Sorokine : emigre a Berlin
- Guelassimov : reste en Russie avec une position mediane
- Lebedev : emigration en Europe
Cette galerie de destinees illustre les fractures qui ont traverse la litterature russe entre 2010 et 2022.
Conclusion
L’edition 2010 d’Etonnants Voyageurs a concentre sur trois jours l’une des plus importantes rencontres entre litterature russe contemporaine et public francais. Elle a produit des traductions, des debats, des lignes editoriales qui ont irrigue la decennie qui a suivi. Elle reste, aujourd’hui, un moment d’infrastructure culturelle dont on mesure la fragilite.
Pour prolonger : le Train des ecrivains, les portraits des ecrivains invites, le panorama de la saison.