Un coup d’envoi symphonique

Le 2 mars 2010 a 20 heures, la salle Pleyel leve le rideau sur le concert d’ouverture officielle de l’Annee France-Russie 2010. Valery Gergiev, chef d’orchestre russe qui dirige le Mariinsky depuis 1988, leve la baguette sur les musiciens de l’orchestre pour attaquer la Premiere Symphonie de Dmitri Chostakovitch (1925). Pendant les quatre jours suivants, l’integrale des 15 symphonies de Chostakovitch sera jouee sur deux soirees, totalisant environ sept heures de musique.

Ce choix etait puissamment programmatique. Chostakovitch n’est pas un compositeur neutre : il incarne la musique russe du XXe siecle dans sa complexite biographique (adhesion au parti communiste, persecutions staliniennes, phases d’exil interieur, reconnaissance internationale posterieure). Choisir son integrale pour l’ouverture d’une saison culturelle franco-russe, c’est choisir une entree par les tensions — pas par la festivite academique.

I. Le choix de Chostakovitch

L’universalite du compositeur

Dmitri Chostakovitch (1906-1975) a produit une œuvre exceptionnellement vaste : 15 symphonies, 15 quatuors a cordes, operas (Lady Macbeth de Mzensk, Le Nez), ballets, concertos, musiques de film (plus de 40). Chacune de ces œuvres porte la marque d’un compositeur qui a navigue toute sa vie entre la creation libre et les contraintes du stalinisme, entre l’hermetisme et la declamation publique, entre l’ironie et la gravité.

L’integrale symphonique en particulier constitue un parcours historique du compositeur et de son pays : de la Premiere (1925, jeunesse revolutionnaire) a la Quinzieme (1971, avant sa mort), les symphonies portent tous les choix biographiques et politiques de Chostakovitch.

Pourquoi en France ?

La France a toujours ete un pays de reception pour Chostakovitch. Ses œuvres ont ete creees tres tot a Paris (Lady Macbeth en 1935 deja, via Boulez plus tard comme chef d’orchestre). Ses symphonies sont jouees regulierement par l’Orchestre de Paris, l’Orchestre national de France, les Radios. Le public francais amateur le connait bien.

Pour 2010, la proposition d’une integrale parisienne constituait donc la meilleure mise en valeur possible : montrer au public francais la totalite d’un compositeur qu’il admire deja, dans l’execution par l’orchestre russe le plus prestigieux.

II. Le Mariinsky et Gergiev

L’orchestre

L’Orchestre du Theatre Mariinsky de Saint-Petersbourg est l’un des grands orchestres symphoniques russes, lie au theatre lyrique fonde en 1860. Il a joue sous la direction de Edouard Rahner, Valery Gergiev, et de nombreux chefs invites. Sa tradition interpretation russe — phraser ample, sonorite des cuivres riche, cordes robustes — en fait l’un des choix naturels pour une integrale Chostakovitch.

Le chef

Valery Gergiev (1953) incarnait en 2010 la figure musicale russe la plus visible en Occident. Directeur du Mariinsky depuis 1988 apres le depart de Youri Temirkanov, il avait dirige les grandes salles londoniennes (Barbican), parisiennes (Pleyel, Theatre des Champs-Elysees), new-yorkaises (Met, Carnegie). Il etait regulierement invite par le Metropolitan Opera, la Philharmonie de Berlin, les festivals (Salzburg, Edinburgh).

Sa position politique — soutien public a Vladimir Poutine, position pro-gouvernementale — etait deja connue en 2010. Elle n’avait pas encore produit les ruptures qui interviendront en 2022 (expulsion de plusieurs grandes salles occidentales, annulation de tournees). En 2010, le debat etait deja present mais il n’etait pas bloquant.

L’arrangement du programme

Sur les deux soirees de l’integrale, le programme etait reparti :

Soiree 1 (2 mars) :

  • Symphonie n°1 (1925) — jeunesse
  • Symphonie n°4 (1935-1936) — œuvre du retrait
  • Symphonie n°7 “Leningrad” (1941) — siege de Leningrad
  • Symphonie n°10 (1953) — post-Staline

Soiree 2 (4 mars) :

  • Symphonie n°5 (1937) — reponse a la critique du Pravda
  • Symphonie n°8 (1943) — guerre
  • Symphonie n°11 “1905” (1957)
  • Symphonie n°13 “Babi Yar” (1962)
  • Symphonie n°15 (1971)

Les autres symphonies (2, 3, 6, 9, 12, 14) etaient presentees sous forme abregée ou par fragments dans les interludes.

III. La soiree inaugurale

L’ambiance

La soiree inaugurale du 2 mars 2010 a rassemble une elite culturelle et diplomatique. Les presidents Sarkozy et Medvedev etaient attendus ; seul Medvedev est finalement venu, accompagne de l’ambassadeur de Russie. Sarkozy avait depeche Frederic Mitterrand, ministre de la Culture. Les ministres russes de la Culture Alexandre Avdeev (present toute la saison) et de la Communication Elvira Nabioullina etaient la.

Au-dela des officiels, le public mixte (amateurs de Chostakovitch, public parisien cultive, invites diplomatiques) a rempli les 1 800 places de la salle Pleyel.

L’accueil

L’accueil a ete triomphal. La presse musicale (Le Monde, Diapason, Le Monde de la Musique) a salue la performance du Mariinsky. Plusieurs critiques ont insiste sur la qualite extraordinaire des cordes, sur l’ampleur des cuivres dans la Septieme “Leningrad” (œuvre symbole de la resistance russe au siege nazi), sur la gravite de la Dixieme (interpretation qui prolonge les souffrances de l’epoque stalinienne).

L’ovation finale a dure pres de quinze minutes. Gergiev est revenu trois fois sur scene pour saluer. Les musiciens, longuement applaudis, ont rappele une œuvre de chambre en rappel — une rarete inattendue.

IV. Les consequences

Un demarrage favorable

La premiere semaine de la saison, apres l’ouverture Pleyel, bascule dans la sequence des grandes expositions (Sainte Russie au Louvre ouvre le 5 mars). L’enchainement donne l’impression d’une saison lancee sous les meilleurs auspices. Les medias francais qualifient cette ouverture de “reussie”, “spectaculaire”, “prometteuse”.

La reprise posterieure

Le programme Chostakovitch Gergiev a ete repris plusieurs fois a Paris dans les annees suivantes, et reprend encore en 2026 en version partielle (le Mariinsky n’est plus invite en France depuis 2022, mais le repertoire Chostakovitch lui-meme est toujours programme par d’autres orchestres).

L’heritage discographique

Les enregistrements d’integrales Chostakovitch par Gergiev ont ete publies sur le label Mariinsky Records dans les annees 2010-2015. Ces enregistrements, realises dans la salle de concerts du Mariinsky de Saint-Petersbourg, constituent aujourd’hui une reference discographique pour l’interprete russe des symphonies.

Conclusion

Le concert d’ouverture du 2 mars 2010 a parfaitement rempli sa fonction symbolique : affirmer l’ambition musicale de la saison, inscrire le dialogue franco-russe dans la meilleure tradition symphonique, lancer l’annee sur un sommet quantitatif et qualitatif. Revoir ce concert aujourd’hui — par les enregistrements qui en subsistent — c’est mesurer ce qu’une saison culturelle peut faire quand elle commence bien.

Pour prolonger : les Ballets russes en France, le panorama de l’Annee 2010, les portraits de Gergiev et Chostakovitch.