Le tsar debarque

Le 21 avril 1717, un navire russe aborde le port de Dunkerque. Le tsar Pierre le Grand, 44 ans, descend de la passerelle dans une tenue volontairement simple — manteau de marin, chapeau sans plumes. Apres quatorze mois passes en Europe occidentale (Copenhague, Hambourg, Pays-Bas, Pays-Bas espagnols), il met pied sur le sol francais pour la premiere fois. Sa visite va durer six semaines et marquer un tournant historique : la premiere visite officielle d’un souverain russe en France.

I. Un tsar en mission

Le contexte politique

Pierre le Grand, tsar depuis 1682 (officiellement a 10 ans, effectivement regnant apres 1696), avait amorce une modernisation radicale de la Russie. Fondateur de Saint-Petersbourg en 1703, victorieux de la bataille de Poltava en 1709 (contre la Suede), il avait positionne la Russie comme puissance europeenne majeure. Son voyage de 1716-1717 a travers l’Europe cherchait plusieurs objectifs :

  • Observer les institutions modernes (scientifiques, administratives, militaires) des Pays-Bas, de l’Angleterre et de la France
  • Negocier une alliance avec la France pour equilibrer la coalition anti-russe qui se formait
  • Recruter des experts europeens pour moderniser la Russie (savants, architectes, ingenieurs, artisans)

Le regent le reçoit

A Paris, la situation politique etait delicate. Louis XIV etait mort en 1715 ; Louis XV, age de 7 ans, etait mineur. Le regent etait Philippe d’Orleans, neveu du defunt roi. Pour Philippe, la visite de Pierre le Grand constituait a la fois une opportunite (cimenter l’alliance franco-russe) et un defi (accueillir un souverain europeen majeur avec un tresor royal epuise).

Le 7 mai, Pierre arrive a Paris. Il refuse les honneurs monarchiques traditionnels (carrosse royal, gardes d’honneur, defiles) et s’installe dans une pension ordinaire rue de Varenne. Il circule dans Paris incognito lorsque c’est possible, accompagne d’un interprete et d’une petite escorte.

II. La visite en six semaines

La rencontre avec Louis XV

Le 10 mai 1717, Pierre est recu aux Tuileries par le jeune Louis XV. La scene fait le tour de Paris : le grand tsar de 1,98 m, dans son manteau simple, souleve dans ses bras l’enfant-roi de 7 ans, geste d’affection que la cour juge transgressif. Pierre le presse contre lui, le repose, lui adresse quelques mots de russe traduits par l’interprete. Louis XV, visiblement impressionne mais calme, repond par une phrase protocolaire.

Cette scene, rapportee par Saint-Simon dans ses Memoires, devient legendaire. Elle illustre le style de Pierre — direct, physique, peu protocolaire — qui fascine et choque simultanement la cour francaise.

L’Academie des sciences

Le 19 juin, Pierre rend visite a l’Academie des sciences de Paris, institution fondee par Louis XIV en 1666. Il rencontre Bernard le Bouyer de Fontenelle (secretaire perpetuel), Pierre Varignon (mathematicien), Rene-Antoine Ferchault de Reaumur (naturaliste). Il assiste a plusieurs demonstrations : observations astronomiques, experimentations chimiques, presentations d’instruments scientifiques.

Pierre est particulierement impressionne par l’Observatoire de Paris, fonde en 1667, qui disposait alors des meilleurs instruments astronomiques d’Europe. Il commande plusieurs exemplaires d’instruments pour Saint-Petersbourg. Il invite Nicolas Delisle (astronome, futur membre de l’Academie russe) et son frere Joseph-Nicolas Delisle a venir a Saint-Petersbourg. Nicolas Delisle acceptera en 1721.

La Sorbonne

Pierre visite la Sorbonne, centre theologique catholique. Il rencontre plusieurs theologiens et discute longuement des divisions entre catholicisme et orthodoxie. Pierre propose — proposition qui etonnera ses interlocuteurs — une union possible entre les deux eglises, moyennant des concessions reciproques. Les theologiens, stupefaits par cette ouverture, promettent d’etudier la question. Aucune suite concrete ne sera donnee — mais l’episode montre que Pierre etait pret a instrumentaliser la religion a des fins politiques.

Versailles

Le 11 juin, Pierre visite Versailles. Louis XIV est mort deux ans plus tot, le chateau est desert, la cour s’est deplacee a Paris. Pierre parcourt les galeries seul ou presque, accompagne d’un guide. Il est particulierement frappe par les jardins (Le Notre) — il demande des plans detailles, les fait copier, les etudiera minutieusement pour la construction des jardins de Peterhof (Saint-Petersbourg), qui ouvriront en 1723 dans l’esprit versaillais.

Les Gobelins, la Monnaie, l’Imprimerie royale

Pierre visite aussi les Gobelins (manufacture de tapisseries), la Monnaie (frappe des pieces), l’Imprimerie royale, les Invalides (hopital militaire fonde par Louis XIV). Chaque visite est accompagnee de questions techniques precises : quelle est la methode de fabrication ? Combien d’ouvriers ? Quel type de matiere premiere ? Pierre prend des notes, fait copier des plans, demande des specialistes pour Saint-Petersbourg.

III. L’impact de la visite

Le traite d’Amsterdam (4 aout 1717)

Six semaines apres son depart de Paris, le 4 aout 1717, Pierre signe a Amsterdam le Traite d’Amsterdam avec la France et la Prusse. C’est la premiere alliance formelle franco-russe. L’accord est essentiellement defensif — il prevoit la mediation en cas de conflit et la reconnaissance mutuelle des frontieres — mais il institutionalise les relations franco-russes modernes.

Les savants francais a Saint-Petersbourg

Dans les annees qui suivent la visite, plusieurs savants francais acceptent l’invitation de Pierre a venir a Saint-Petersbourg :

  • Nicolas Delisle (astronome) arrive en 1721
  • Joseph-Nicolas Delisle (son frere) suit en 1726
  • Louis Godin (mathematicien) arrive en 1727
  • Pierre-Louis Moreau de Maupertuis (physicien, futur president de l’Academie de Berlin) passe en Russie en 1737

Ces savants participent a la construction scientifique de Saint-Petersbourg. L’Academie des sciences de Saint-Petersbourg, fondee par Pierre en 1724 selon le modele parisien, est en partie animee par ces francais.

Les modes francaises a Saint-Petersbourg

La visite accelere l’adoption des modes francaises a la cour russe. Apres 1717, la langue francaise devient langue de cour et des aristocrates russes ; elle le restera jusqu’en 1917. Les architectes francais (Alexandre Leblond) participent aux plans urbains de Saint-Petersbourg. Les modes vestimentaires, culinaires, litteraires parisiennes s’implantent progressivement dans l’aristocratie russe.

La memoire francaise

En France, la visite laisse une memoire forte mais ambigue. Saint-Simon et plusieurs memorialistes en livrent des recits admiratifs mais avec des reserves sur les comportements inhabituels du tsar. Les gazettes parisiennes publient plusieurs articles dans les semaines suivantes. Voltaire, qui etait enfant en 1717, y fera reference dans plusieurs de ses ecrits ulterieurs — en particulier dans son Histoire de Charles XII (1731).

IV. L’heritage tricentenaire

Un moment fondateur

La visite de Pierre le Grand en 1717 est communément citee comme le moment fondateur des relations franco-russes modernes. C’est d’elle que part une sequence d’echanges (Catherine II avec Voltaire et Diderot, l’Alliance 1892, la saison 2010) qui structurera trois siecles.

Les commemorations

En 2017, le tricentenaire de la visite a ete commemore en France par plusieurs colloques (College des etudes russes, Sorbonne), une exposition a Versailles (Pierre le Grand a Versailles), des publications academiques. La commemoration a coincide avec une periode de detente relative dans les relations franco-russes — avant la nouvelle fragilisation post-2022.

La statue dans le parc de Versailles

Une statue de Pierre le Grand, offerte par la Russie en 2017 pour le tricentenaire, est erigee dans le parc de Versailles. Elle materialise physiquement la memoire de la visite et constitue un lieu de pelerinage discret pour les visiteurs russes.

Conclusion

La visite parisienne de Pierre le Grand en 1717 a ouvert l’histoire moderne des relations franco-russes sur un geste d’ambition et d’ouverture. Les trois siecles qui ont suivi — y compris la saison 2010 documentee par ce magazine — en sont les heritiers directs. Revenir a Paris de 1717, a la rencontre de ce tsar qui se rasait la barbe et dormait sur la paille, c’est retrouver le geste d’origine qui a permis tout le reste.

Pour prolonger : Catherine II et Voltaire, les portraits franco-russes, l’histoire des saisons croisees.