Le retour au format culturel

Après la saison touristique 2016-2017 aux résultats contrastes, le troisième format bilatéral après 2010 revient aux fondamentaux culturels : la langue, le livre, la traduction. Ces formats s’inscrivent dans l’histoire longue des saisons croisées franco-russes. L’Année franco-russe de la langue et de la littérature s’etend de mars 2018 a printemps 2019. Elle est décidée en 2016-2017 dans un contexte politique déjà tendu mais avant les fractures majeures qui vont s’aggraver.

Le concept : mettre au centre ce qui fonctionne historiquement dans les échanges bilatéraux — la littérature. Depuis Pouchkine, la littérature russe est l’une des plus lues en France ; depuis Balzac, la littérature française est l’une des plus lues en Russie. La saison 2018-2019 cherchera a consolider cette base sans rechercher l’ampleur 2010.

I. Le Salon du livre de Paris 2018

La Russie invitée d’honneur

Le Salon du livre de Paris 2018 (ou Livre Paris) accueille la Russie comme pays d’honneur, du 16 au 19 mars 2018 a la Porte de Versailles. Ce statut — qui a déjà été attribue a la Russie en 1993 — donne au pays invite une visibilité exceptionnelle : stand central de 700 m², programmation littéraire privilegiée, soirées gourmandes, conférences avec les ministres.

Une délégation de 38 écrivains russes est officiellement invitée. Parmi eux : Ludmila Oulitskaia, Mikhail Chichkine (présence confirmee tardivement), Olga Slavnikova, Sergei Lebedev, Zakhar Prilepine, Dmitri Bykov, Evgeny Vodolazkin, Guzel Yakhina, Maxim Ossipov, Vladimir Sorokine, Victor Pelevine, et plusieurs auteurs de la jeune génération.

La controverse Prilepine

Zakhar Prilepine est inclus dans la délégation officielle. En 2018, il est engage militairement aux cotes des separatistes du Donbass depuis 2014-2015 — il est même commandant d’une unité. Son roman L’Archipel des Solovki (traduit en français) est disponible en stand.

Plusieurs intellectuels français signent une pétition demandant son exclusion : Cecile Chainiaux, Francoise Héritier, Emmanuel Todd, Eric Vuillard, Stephanie Blanchard, soit 38 signataires. Ils estiment que inviter officiellement Prilepine revient a legitimer ses choix politiques.

L’Institut français et le Salon du livre refusent d’exclure Prilepine, au nom de la liberté d’expression et de la séparation entre engagement politique et œuvre littéraire. Prilepine reste dans la délégation. La controverse reste vive pendant le salon.

Les debats produits

Au-dela de l’affaire Prilepine, le Salon produit plusieurs debats importants :

Illustration 1 — saison langue russe france

  • Oulitskaia-Chichkine sur l’émigration russe contemporaine
  • Sergei Lebedev sur la mémoire du Goulag et son rôle dans la Russie actuelle
  • Guzel Yakhina sur l’héritage tatar et multiethnique de la Russie contemporaine
  • Evgeny Vodolazkin sur la spiritualite et le roman historique
  • Maxim Ossipov sur la medecine rurale et l’observation sociale

Plusieurs traductions sont annoncées pendant le salon. Plusieurs contrats sont signes.

II. Les programmes de traduction

Les bourses CNL

Le CNL (Centre national du livre, institution française rattachee au ministère de la Culture) augmente ses bourses aux traducteurs du russe pendant la saison. Des dizaines de bourses supplémentaires sont attribuées, couvrant des projets varies : Soljenitsyne pose-humus (nouvelle traduction), œuvres completes de Rozanov, Lermontov, Marina Tsvetaieva.

Le programme Pouchkine-Hermes

Le programme Pouchkine-Hermes (déjà existant, renforce pendant la saison) soutient la traduction en français de livres russes contemporains. Les éditeurs français qui publient un auteur russe peuvent obtenir un cofinancement. Plusieurs titres paraissent en 2018-2019 directement nourris de ce programme :

  • Maxim OssipovKilometre 101 (traduction Stephane Cedille, Verdier)
  • Sergei LebedevL’Homme de janvier (traduction Luba Jurgenson, Verdier)
  • Olga Slavnikova2017 (déjà traduit, reedition augmentee)
  • Guzel YakhinaLes Enfants de la Volga (traduction Maud Mabillard, Noir sur Blanc, 2019)

Les residences d’écrivains

Plusieurs residences d’écrivains croisées sont organisées :

  • Residence Villa Medicis ouverte a deux écrivains russes en 2018-2019
  • Residence Saint-Pétersbourg ouverte a deux auteurs français
  • Residence Dom Korney Tchoukovsky (Peredelkino) ouverte a deux auteurs français

III. Le Salon du livre de Moscou 2019

La France invitée d’honneur

Le Salon du livre de Moscou (ou Non/fiction N°21) en décembre 2019, accueille la France comme pays invite. La délégation française comprend environ 60 auteurs : Jean d’Ormesson (decede peu avant mais en hommage), Michel Houellebecq (en videoconference), Leila Slimani, Yasmina Khadra, Virginie Despentes, Boualem Sansal, Mathias Enard, Philippe Claudel, Marie Darrieussecq, Eric Vuillard, Jean-Christophe Rufin, plusieurs academiciens.

Les rencontres

Plusieurs rencontres publiques se deroulent au Salon :

  • Houellebecq en videoconference avec Dmitri Bykov — confrontation de deux visions de l’écrivain-observateur social
  • Slimani-Oulitskaia sur les romans familiaux
  • Enard-Chichkine sur les frontières et les langues (echange prolongeant le Train 2010)
  • Vuillard-Vodolazkin sur le roman historique

Les traductions en russe

La saison accelere aussi les traductions du français en russe. Maisons d’édition majeures russes (Corpus, Inostranka, Eksmo) publient en 2018-2019 plusieurs titres français : Houellebecq (Serotonine, 2019), Slimani (Chanson douce, 2017 mais relancee), Vuillard (L’Ordre du jour, 2018), Ernaux (Les Années, 2018 en russe). Les diplomes franco-russes de littérature s’enrichissent.

Illustration 2 — saison langue russe france

IV. L’enseignement et les langues

L’apprentissage du russe en France

La saison cherchait a redonner de la visibilité a l’apprentissage du russe en France. Les statistiques de l’Éducation nationale montrent un declin continu : moins de 18 000 élèves apprenant le russe en 2018 (contre 30 000 en 2000). Ce declin n’a pas été corrige par la saison ; il s’est même accentue après 2022.

Plusieurs operations de promotion : Journées européennes des langues, bourses d’echange universitaire, partenariats lycees français-lycees russes, relais assures aussi par les écoles du samedi russophones en France. Elles ont touche un public motive mais n’ont pas inverse la tendance générale.

L’apprentissage du français en Russie

Cote russe, l’apprentissage du français est plus contraste. Les chiffres officiels russes montraient environ 400 000 apprenants du français en 2017 (tous niveaux confondus). La saison a produit plusieurs campagnes de promotion. Mais après 2022, avec la fermeture de l’Institut français de Russie, ces chiffres ont drastiquement baissé.

V. L’héritage

Les traductions qui paraissent

La saison a produit une vague significative de traductions. Plusieurs titres parus en 2018-2019 constituent aujourd’hui des classiques récents de la littérature russe accessible en français : Lebedev (L’Homme de janvier), Yakhina (Les Enfants de la Volga), Ossipov (Kilometre 101), Slavnikova.

Les relations d’amitie

Plusieurs relations d’amitie entre écrivains français et russes nouees pendant la saison ont perdure. Après 2022, ces amities sont devenues essentielles pour l’accueil des écrivains russes émigrés en France : Oulitskaia est a Berlin mais garde des contacts actifs avec les éditeurs français rencontres en 2018.

La dernière saison

La saison 2018-2019 est, de fait, la dernière saison croisée officielle France-Russie avant la rupture de 2022. Quelques operations plus restreintes ont eu lieu en 2019-2021 (autour des patrimoines), mais aucune de l’ampleur des précédentes. Après 2022, l’infrastructure bilatérale est gelée.

Conclusion

La saison 2018-2019 a consolidé un acquis littéraire bilatéral qui s’était construit depuis Pouchkine, Merimee, Viardot et Tourgueniev. Elle a produit des traductions, des amities, des programmes. Elle est le dernier moment avant la rupture de 2022. Revenir a cette saison aujourd’hui, c’est mesurer ce qui a pu être sauvegarde — les livres, les traducteurs, les relations — malgré la fracture politique qui allait survenir.