Le Festival d’Aix, un ecrin mediterraneen

Le Festival d’Aix-en-Provence, fonde en 1948, est l’un des plus prestigieux festivals d’opera d’ete en Europe. Installe dans la cour de l’Archeveche (construction XVIe siecle, reamenagee en theatre a ciel ouvert), il programme chaque annee cinq a sept operas majeurs, plus un ensemble de recitals, concerts et evenements d’accompagnement.

En 2010, Bernard Foccroulle, alors directeur du festival, a pris la decision d’ouvrir toute une ligne de programmation au repertoire russe, dans le cadre de l’Annee France-Russie. Le choix faisait sens — Aix avait deja programme regulierement Tchaikovski et Moussorgsky dans les decennies precedentes, et le public mediterraneen manifestait un gout marque pour la musique russe.

I. L’opera phare : La Dame de pique

Une mise en scene de reference

Le festival avait programme La Dame de pique (Pikovaia Dama) de Piotr Ilitch Tchaikovski, dans une mise en scene de Pierre Audi, avec Valery Gergiev dirigeant l’Orchestre du Mariinsky. Trois representations dans la cour de l’Archeveche, du 8 au 15 juillet 2010.

La mise en scene d’Audi — decor minimal, costumes stylises fin XVIIIe siecle, eclairages saisissants — s’inscrivait dans sa demarche habituelle de privileger le texte a l’imagerie. Le Mariinsky, dans une acoustique exigeante de plein air, a livre une interpretation admiree par la critique musicale francaise.

Une distribution russe

Le role de Hermann etait tenu par Misha Didyk (tenor ukrainien), celui de Lisa par Elena Popovskaïa (soprano russe), celui de la Comtesse par Larissa Diadkova (mezzo russe). La distribution, entierement russe pour les roles principaux, donnait une authenticite phonetique et vocale que les productions occidentales peinent souvent a atteindre.

II. Le theatre russe contemporain

Au theatre du Jeu de Paume, une salle plus intime du festival, la saison russe programmait egalement deux pieces de theatre :

Oblomov du Teatr Masterskaïa

Le Teatr Masterskaïa (Theatre-atelier) de Saint-Petersbourg presentait Oblomov, d’apres le roman d’Ivan Gontcharov (1859). Adaptation moderne, mise en scene economique, jeu d’acteurs puissant — la piece avait deja connu un succes en Russie avant son voyage a Aix.

Pour le public francais, c’etait l’occasion de decouvrir un des grands romans russes peu lu en France (Gontcharov reste moins connu que Tolstoi, Dostoievski, Tchekhov), et sa philosophie de l‘“oblomovisme” — l’apathie melancolique qui est a la fois maladie russe et typologie universelle.

Pouchkine au theatre

Une adaptation libre de Pouchkine (Un convive de pierre) etait egalement programmee. Theatre plus exigeant, public plus restreint, mais accueilli avec enthousiasme par les amateurs de repertoire russe.

III. Les recitals et rencontres

Svetlana Zakharova

Le festival programmait aussi un recital de la danseuse etoile Svetlana Zakharova (Bolchoi), accompagnee de pianistes russes. Deux soirees intimes dans la petite salle du Theatre de l’Archeveche.

Recitals de piano

Plusieurs pianistes russes etaient invites en recital : Arcadi Volodos interpretait un programme Rachmaninov ; Alexander Melnikov jouait Chostakovich ; Denis Kozhukhin, alors tres jeune (vingt-cinq ans), jouait Scriabin et Prokofiev. L’ensemble constituait un panorama du piano russe contemporain.

Rencontres ecrivains

Plusieurs rencontres litteraires se tenaient pendant le festival, associant ecrivains russes invites (Bykov, Sedakova, Prilepine) et editeurs francais. Ces rencontres, moins grand-public, permettaient des echanges critiques approfondis.

IV. Une logique territoriale

Aix comme laboratoire

Aix-en-Provence presentait une logique territoriale interessante dans le contexte de la saison 2010. Plutot que la concentration parisienne (Louvre, Grand Palais, Pompidou), le festival proposait un modele regional — une ville moyenne du sud de la France, a plusieurs heures de Paris, rend accessible un programme russe de haut niveau a un public meridional.

Cette decentralisation etait explicitement encouragee par CulturesFrance et par le ministere de la Culture, qui souhaitaient que la saison 2010 ne soit pas entierement parisienne. Plusieurs autres territoires francais ont beneficie de programmations similaires : Nantes (La Folle Journee, repertoire russe), Honfleur (Festival du cinema russe), Saint-Malo (Etonnants Voyageurs), Marseille (Festival international du documentaire).

Les logistiques

Pour les artistes russes invites, la logistique etait complexe : vol Moscou-Marseille, transfert vers Aix, residence en pension complete pendant le festival, retour par le meme trajet. Le financement CulturesFrance prenait en charge ces couts, parfois combines avec le mecenat prive du festival.

V. L’heritage pour Aix

Les programmes russes posterieurs

Aix-en-Provence a continue de programmer le repertoire russe dans les annees suivantes, sans reconduire la concentration de 2010. En 2013, le festival programmait Die tote Stadt de Korngold (indirectement russe). En 2016, Evgeny Onegin de Tchaikovski. En 2018, Mazeppa. En 2022, plusieurs annulations ou substitutions apres l’invasion de l’Ukraine.

Les artistes russes adoptes

Certains artistes russes invites en 2010 (notamment Volodos, Melnikov, Kozhukhin) sont revenus regulierement a Aix dans les annees qui ont suivi. Une relation durable entre le festival et une generation de musiciens russes a ete construite.

La memoire mediterraneenne

En 2026, les habitants d’Aix qui ont vecu la saison 2010 s’en souviennent comme d’un moment ou la ville, habituellement tournee vers la Mediterranee, s’est ouverte au monde slave. Cette memoire locale, non mediatique, est l’une des formes les plus durables de l’heritage d’une saison culturelle.

Conclusion

La Saison russe d’Aix-en-Provence 2010 illustre la reussite du modele decentralise de la saison croisee. En integrant un programme russe de haut niveau dans un festival de format mediterraneen, Aix a permis a un public non-parisien de decouvrir une culture musicale et theatrale que les capitales auraient autrement monopolisee. C’est ce qu’on peut appeler, dans le meilleur sens du mot, une saison culturelle de province — formule oubliee qui meriterait d’etre reactivee.

Pour prolonger : le panorama de la saison 2010, les grandes expositions paralleles, les portraits de Tchaikovski et des figures lyriques.