Un sculpteur meconnu dans un musee local

L’exposition Pierre Tourgueniev a Rueil-Malmaison, presentee de septembre 2010 a decembre 2010, figure parmi les plus modestes de la saison croisee — mais aussi parmi les plus emouvantes. Elle reunissait une quarantaine de bronzes dispersees dans les collections particulieres francaises, et restituait pour la premiere fois depuis pres d’un siecle le parcours d’un sculpteur oublie.

Pierre Tourgueniev (1853-1912) etait le neveu de l’ecrivain Ivan Tourgueniev. Ne a Paris en 1853, eleve par son oncle qui finan cait ses etudes, il avait frequente l’atelier de Aime-Jules Dalou, sculpteur republicain francais proche des milieux intellectuels russes de l’epoque. Il s’est specialise dans la sculpture animaliere — particulierement les chevaux — et a realise plusieurs portraits (Tolstoi en pied, buste de Balzac, masques mortuaires de personnalites).

I. Un neveu sous l’ombre tutelaire

La famille Tourgueniev a Paris

Les Tourgueniev formaient a Paris une dynastie litteraire et artistique liee a la diaspora russe preimperiale — ces familles russes qui, avant la revolution de 1917, choisissaient Paris comme lieu de vie sans etre politiquement en exil. Ivan Tourgueniev, l’ecrivain, s’etait installe a Bougival (villa Les Frenes) a partir de 1874. Son frere Nikolai et sa sœur Paulina lui rendaient frequemment visite. Pierre, fils de Nikolai, grandissait entre Paris, Bougival et les residences russes de la famille en Oural.

La formation artistique

Pierre Tourgueniev manifeste tres tot un gout pour la sculpture. Son oncle, ami de Gustave Flaubert et de Maxim Dalou, lui fait rencontrer les principaux artistes francais de son temps. Il entre a l’Ecole des Beaux-Arts en 1872, puis passe par l’atelier de Dalou. Il expose au Salon a partir de 1880.

Ses premieres œuvres sont des chevaux — sujet de predilection de la sculpture animaliere francaise du XIXe siecle (Barye, Fremiet, Gardet). Son Cheval au galop (1880) est acquis par le musee du Luxembourg ; il entre ulterieurement dans les collections de l’Etat.

II. Une carriere dans l’ombre

Les commandes

Pierre Tourgueniev realise plusieurs commandes publiques : un monument a Tolstoi pour le cimetiere russe de Paris (projete, non realise), un buste de Balzac pour la Societe des gens de lettres. Il collabore avec des editeurs russes de Paris (editions Leroux, Riabouchinski) pour illustrer des livres. Il sculpte plusieurs portraits d’ecrivains russes de passage a Paris : Leon Tolstoi en 1884 (d’apres photographie), buste de Pouchkine commemoratif, portrait de Nekrassov.

Une carriere entravee

Malgre son talent evident, Pierre Tourgueniev n’atteindra jamais la notoriete de son oncle Ivan ou de ses contemporains francais (Fremiet, Barye). Plusieurs raisons :

  • L’ombre de l’oncle : le nom Tourgueniev etait indissociablement lie a l’ecrivain
  • La concurrence animaliere : le marche de la sculpture animaliere parisien etait satureate
  • Une sante fragile : Pierre souffrait de problemes respiratoires chroniques qui limitaient son travail
  • Une vie discrete : il ne participa jamais aux mouvements avant-gardistes, restant fidele a l’academisme tardif

III. La collection dispersee

La mort et l’apres

Pierre Tourgueniev meurt a Paris en 1912, a l’age de 59 ans. Sa veuve, Irene de Voronine, cede progressivement l’atelier entre 1912 et 1920. Plusieurs bronzes partent en vente ; d’autres sont offerts a des musees (Luxembourg, Ecole des Beaux-Arts, musee d’Orsay dans les collections suivantes).

Apres la revolution de 1917, plusieurs parents russes de Pierre — refugies a Paris — heritent d’une portion de son œuvre. Ces bronzes restent dans les familles pendant pres d’un siecle, accessibles seulement aux specialistes. Plusieurs travaux universitaires (Universite Paris-IV) ont tente de cataloguer l’œuvre dans les annees 1980-2000, avec un succes partiel.

Les acteurs du projet 2010

L’exposition de Rueil-Malmaison a ete rendue possible par la convergence de plusieurs acteurs :

  • La famille Tourgueniev (descendance en France) qui a accepte de preter pour la premiere fois
  • Le musee d’histoire locale de Rueil-Malmaison, specialise dans le patrimoine imperial (musee Josephine de Beauharnais)
  • Le musee d’Orsay qui a prete ses bronzes de la collection nationale
  • Plusieurs collectionneurs prives francais et russes

IV. Les œuvres exposees

Les chevaux

Plusieurs bronzes animaliers structuraient l’exposition :

  • Cheval au galop (1880) — piece de jeunesse
  • Cavalier russe (1887) — scene de genre
  • Trois chevaux au pre (1895) — composition en groupe
  • Etalon de Siberie (1902) — reference a la sibere natale

Les portraits

  • Leon Tolstoi en pied (1884) — modelage d’apres photographie
  • Buste d’Ivan Tourgueniev (1882) — portrait de l’oncle
  • Masque mortuaire de Balzac (1881) — projet avec la Societe des gens de lettres
  • Buste de Louis Viardot (1889) — hommage a l’editeur de Pauline Viardot

Les esquisses et plaquettes

L’exposition presentait egalement plusieurs dizaines de plaquettes, medailles, esquisses preparatoires — matériel de travail qui eclaire la methode de l’artiste.

V. L’heritage contemporain

Le catalogue

Le catalogue leger publie par le musee de Rueil-Malmaison (88 pages) demeure la reference principale sur Pierre Tourgueniev. Il a produit une relance des etudes sur le sculpteur.

Une these doctorale

A l’Universite Paris-Sorbonne, une these doctorale a ete lancee en 2012 sur le sculpteur, soutenue en 2017. Elle cataloguait pour la premiere fois l’œuvre complete connue (pres de 200 pieces), etablissait une chronologie rigoureuse et identifiait plusieurs œuvres attribuees a tort a d’autres sculpteurs (Gardet, Barye).

Les musees qui conservent des œuvres

En 2026, plusieurs musees francais conservent des œuvres de Pierre Tourgueniev :

  • Musee d’Orsay (Paris) — plusieurs plaquettes et une statuette
  • Musee des Beaux-Arts de RouenEtalon de Siberie
  • Musee des Beaux-Arts de NiceCavalier russe
  • Musee des Beaux-Arts de Grenoble — esquisses
  • Villa Les Frenes (Bougival) — selection de bronzes dans la salle dediee a Pierre
  • Musee de Rueil-Malmaison — plusieurs acquisitions post-exposition

Conclusion

L’exposition de Rueil-Malmaison de 2010 a sauve de l’oubli un sculpteur russe de Paris dont l’œuvre meritait une place meilleure dans l’historiographie de l’art franco-russe. Modeste par son format, exemplaire par sa rigueur, elle illustre ce que les petites institutions museales francaises peuvent apporter au dialogue bilateral lorsqu’elles beneficient du cadre d’une saison croisee.

Pour prolonger : les grandes expositions de 2010, les portraits franco-russes (notamment Ivan Tourgueniev et ses proches), le panorama general de la saison.