Janvier 2010. Les façades du Louvre et du Grand Palais arborent des affiches aux couleurs impériales russes. À la radio, on annonce les premières représentations du Mariinsky de Gergiev salle Pleyel. Dans les librairies parisiennes, les tables sont envahies de catalogues d’exposition et de romans russes récemment traduits. L’Année France-Russie 2010 — officiellement appelée Saison croisée — vient de commencer.
Pendant douze mois, la France et la Russie ont organisé le plus vaste programme d’échanges culturels bilatéraux de leur histoire. Du côté français : plus de 700 événements dans 20 villes et leurs périphéries, couvrant toutes les disciplines artistiques, de la grande exposition nationale aux résidences d’artistes, en passant par les échanges universitaires et les partenariats industriels. Du côté russe, un programme équivalent présentait la France dans les principales villes russes.
Quinze ans après, ce programme mérite d’être documenté dans son intégralité. Voici un panorama complet des événements essentiels de la Saison croisée 2010.
I. Les grandes expositions : l’art russe à Paris
L’ossature culturelle de la Saison 2010 était constituée de trois grandes expositions muséales à Paris, complétées par des dizaines de manifestations en régions.
Sainte Russie au Louvre (mars-juin 2010)
L’exposition Sainte Russie — l’art russe des origines à Pierre le Grand était la pièce maîtresse intellectuelle de la Saison. Organisée dans les salles du Louvre avec le partenariat du Musée russe de Saint-Pétersbourg et du Musée historique de Moscou, elle réunissait plus de 400 œuvres couvrant dix siècles d’art russe médiéval : icônes byzantines et russes, orfèvrerie, émaux, broderies, manuscrits enluminés, architecture reconstituée.
L’ambition était vertigineuse : montrer au public français une tradition artistique que la Révolution russe avait longtemps coupée des regards occidentaux, et démontrer les liens profonds entre l’art russe et les sources byzantines communes à toute la culture chrétienne méditerranéenne. L’exposition a accueilli plus de 200 000 visiteurs, selon les chiffres officiels du Louvre. Voir les détails dans notre article sur l’exposition Sainte Russie au Louvre.
L’Exposition nationale russe au Grand Palais (mars-juillet 2010)
De nature très différente, l’exposition Russie au Grand Palais visait à présenter la Russie contemporaine dans toute sa diversité géographique, économique et culturelle. Avec les contributions de 85 régions russes, elle couvrait des thèmes allant de l’architecture traditionnelle aux industries culturelles modernes, des terroirs gastronomiques aux innovations scientifiques.
Cette exposition avait une dimension plus institutionnelle et diplomatique, organisée en partenariat direct avec le gouvernement russe. Elle a attiré un public plus large mais moins spécialisé que Sainte Russie, avec un accent sur les régions peu connues du public français — Sibérie, Oural, Extrême-Orient russe. Voir notre article sur l’exposition nationale russe au Grand Palais.

Autres expositions majeures à Paris
Parallèlement aux deux grands événements muséaux, plusieurs institutions parisiennes ont organisé des expositions thématiques :
- Musée d’Orsay : une sélection de peintures russes du XIXe siècle en résonnance avec les collections impressionnistes françaises (Répine, Levitan, Serov face à Monet, Renoir, Sisley).
- Petit Palais : une exposition sur l’architecture russe, de Saint-Pétersbourg baroque aux avant-gardes constructivistes.
- Centre Georges-Pompidou : une rétrospective sur l’art d’avant-garde russe et ses liens avec Dada et le Surréalisme (Malévitch, Lissitzky, Rodtchenko).
- Musée de la Mode (Palais Galliera) : une exposition sur la mode russe du XIXe siècle à aujourd’hui, des costumes impériaux aux créateurs contemporains.
- Musée de l’Homme : une présentation des peuples de Sibérie et des traditions chamaniques.
- Bibliothèque nationale de France (site François-Mitterrand) : une exposition de manuscrits et d’œuvres rares de la bibliothèque de l’Ermitage.
II. Musique et danse : les orchestres et ballets russes en France
La saison musicale de 2010 a été dominée par deux grandes institutions russes : l’Orchestre et l’Opéra du Mariinsky de Saint-Pétersbourg sous la direction de Valery Gergiev, et le Bolchoï de Moscou.
L’Orchestre du Mariinsky et Valery Gergiev
Gergiev a été la figure musicale la plus présente de la Saison. Il a dirigé l’Orchestre du Mariinsky dans plusieurs concerts à la salle Pleyel : programmes Tchaïkovsky, Chostakovitch, Prokofiev, mais aussi des œuvres de compositeurs russes moins connus en France comme Lourier, Schnittke ou Kancheli.
Un moment fort de la saison musicale a été le concert inaugural de l’Année à la salle Pleyel en janvier 2010, avec l’intégralité de la Symphonie pathétique de Tchaïkovsky dirigée par Gergiev devant un parterre d’officiels français et russes. Retrouvez l’histoire de l’influence de Tchaïkovsky en France dans notre article sur Tchaïkovsky et la France.
Le Bolchoï au Grand Palais et à l’Opéra de Paris
Le Ballet du Bolchoï, l’une des compagnies de danse les plus célèbres du monde, a effectué une tournée exceptionnelle en France pendant la Saison 2010. À Paris, plusieurs représentations ont eu lieu à l’Opéra Garnier et à l’Opéra Bastille, avec le répertoire classique — Lac des cygnes, La Belle au bois dormant, Don Quichotte — mais aussi des créations contemporaines.
L’événement le plus marquant a été la collaboration entre le Ballet du Bolchoï et le chorégraphe français Angelin Preljocaj pour la création de Et la nuit transfigurée, une œuvre inédite mêlant le style classique russe et la danse contemporaine française. Voir notre article sur le Bolchoï et Preljocaj 2010.
Festivals et concerts en régions
La musique russe a résonné bien au-delà de Paris :
- Festival de la Folle Journée de Nantes (février 2010) : thème “La Russie”, avec un programme de plusieurs centaines de concerts sur cinq jours.
- Festival d’Aix-en-Provence (juillet 2010) : production de l’opéra La Dame de pique de Tchaïkovsky.
- Orchestre philharmonique de Bordeaux et de Lyon : programmes symphoniques russes avec chefs invités.
- Festival de Saint-Denis : concert de musique sacrée russe dans la Basilique.
III. Littérature et cinéma : le Train des écrivains et les autres événements
La dimension littéraire de la Saison 2010 a été incarnée par un événement unique : le Train des écrivains, mais aussi par des festivals, des traductions et des rétrospectives cinématographiques.
Le Train des écrivains (mai-juin 2010)
En mai 2010, un train spécial part de Moscou avec à bord une quinzaine d’écrivains français — dont Mathias Énard, Maylis de Kerangal, Dominique Fernandez, Olivier Rolin, Sylvie Germain — et une dizaine d’auteurs russes. Pendant quinze jours, il traverse l’Eurasie pour arriver à Paris gare du Nord, avec des escales dans des villes russes, biélorusses, polonaises et allemandes.
Le Train des écrivains est l’événement de la Saison qui a eu l’impact littéraire le plus durable : il a produit des œuvres, des amitiés, des projets de traduction, et une conviction partagée que la littérature peut traverser les frontières là où la diplomatie s’épuise. Voir notre pilier sur le Train des écrivains.
Le Festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo (juin 2010)
Le festival de littérature de voyage de Saint-Malo a consacré son édition 2010 à la Russie et à l’Europe de l’Est, avec une programmation de plus de cinquante auteurs russes traduits en français, des lectures publiques, des débats et des ateliers de traduction. Ce fut l’une des occasions pour le grand public de rencontrer des écrivains russes contemporains peu connus en France. Retrouvez les détails dans notre article sur le Festival Étonnants Voyageurs 2010.
Cinéma russe et rétrospectives
La Cinémathèque française, la Fondation Jérôme Seydoux et plusieurs cinémas d’art et essai ont organisé des rétrospectives de cinéma russe : films soviétiques classiques (Eisenstein, Tarkovski, Paradzhanov), cinéma russe contemporain (Sokourov, Zviaguintsev), et documentaires sur la culture russe. Ces programmes ont permis à une génération de spectateurs français de découvrir un cinéma souvent peu distribué commercialement.
IV. Événements en régions : la Russie hors de Paris
La Saison 2010 ne s’est pas limitée à la capitale. Vingt villes françaises et leurs régions ont accueilli des événements officiels ou associés :
| Ville | Événements principaux |
|---|---|
| Lyon | Exposition “Russie des bords de la Saône”, concerts Orchestre national de Lyon, partenariat universités Lyon 2 et Saint-Pétersbourg |
| Bordeaux | Exposition vignobles russes et français, concerts Philharmonique de Bordeaux, cycle de conférences Montesquieu/Voltaire/Catherine II |
| Strasbourg | Exposition à la Bibliothèque nationale et universitaire (collections Mérimée sur la Russie), forum franco-russe au Parlement européen |
| Nice | Événements liés à l’héritage russe de la Côte d’Azur (cimetière russe de Villefranche, présence historique des Romanov) |
| Toulouse | Partenariat aéronautique Airbus/Sukhoi, exposition à la Cité de l’espace, concerts au Capitole |
| Montpellier | Festival de théâtre contemporain russe, résidences d’artistes franco-russes |
| Marseille | Exposition sur la Méditerranée et la mer Noire comme espaces partagés, concerts au Mucem (alors en construction) |
| Rennes | Festival de littérature russe, partenariat avec l’Université de Saint-Pétersbourg |
| Nantes | Folle Journée (thème Russie), festival de cinéma russe, partenariat portuaire Saint-Pétersbourg-Nantes |
| Bordeaux-Mérignac | Festival des cultures slaves, partenariat avec une ville cosaque du Don |
V. Les événements moins connus : échanges universitaires, industries, gastronomie

Si les grandes expositions et les concerts ont eu une visibilité médiatique forte, la Saison 2010 a aussi produit des événements moins spectaculaires mais durablement importants.
Échanges universitaires et scientifiques
Plus de 50 partenariats universitaires ont été formalisés ou renforcés pendant la Saison : échanges Erasmus bilatéraux France-Russie, co-directions de thèses, programmes d’été linguistiques, résidences de chercheurs. Pour les détails des échanges académiques, voir notre article sur les échanges universitaires franco-russes.
Partenariats industriels et économiques
La saison avait aussi une dimension économique : des sommets bilatéraux France-Russie ont abouti à des accords dans l’aéronautique (Airbus/Sukhoi), l’énergie (Total/Gazprom), l’automobile (Renault/Avtovaz) et les technologies. Ces partenariats économiques, moins célèbres que les expositions, ont peut-être eu un impact plus durable sur les relations franco-russes des années 2010.
Gastronomie franco-russe
Des événements moins institutionnels ont occupé une place croissante : semaines de la gastronomie russe dans des restaurants français, ateliers de cuisine franco-russe, partenariats entre producteurs français et russes (fromages, vins, champagnes). Pour accéder aux actualités des échanges littéraires franco-russes en 2026, consulter le site Cercle Pouchkine.
VI. Ce que la Saison a laissé en héritage : 15 ans après
Quinze ans après la Saison croisée 2010, quel bilan peut-on dresser ? La question se pose avec une acuité particulière depuis 2022, quand la plupart des échanges culturels officiels entre France et Russie ont été suspendus suite à l’invasion de l’Ukraine.
Ce qui reste : Les œuvres créées pendant cette période — livres, films, enregistrements — continuent d’exister et d’être consultés. Les musées français possèdent des collections enrichies grâce à des prêts et des acquisitions de 2010. Les universitaires formés pendant les échanges de 2010 continuent de travailler. Certains liens personnels entre artistes français et russes perdurent.
Ce qui a été interrompu : Les programmes formels de coopération, les résidences d’artistes institutionnelles, les coproductions théâtrales et musicales, les échanges étudiants systématiques. Les institutions qui pilotaient ces échanges (Institut français à Moscou, Centre culturel russe à Paris) ont vu leurs activités réduites ou suspendues.
Ce que 2010 a prouvé : Qu’un dialogue culturel intense entre France et Russie est possible, souhaitable et productif — et que les fondements intellectuels et artistiques de ce dialogue sont bien plus profonds que les contingences géopolitiques. La Saison croisée 2010 reste, quinze ans après, la démonstration la plus complète et la plus réussie de ce potentiel.
Voir notre entretien avec un historien sur le bilan des Saisons croisées pour une analyse approfondie de cet héritage.