L’infrastructure invisible

Contrairement aux saisons culturelles grand public — 2010, 2016-2017, 2018-2019 — l’infrastructure universitaire reste largement invisible du public francais. Pourtant, c’est elle qui produit la generation de chercheurs, traducteurs, enseignants qui irrigue toutes les formes culturelles du dialogue bilateral. Sans les slavisants formes a l’EHESS, Paris-IV, l’INALCO, il n’y aurait pas de traducteurs pour Oulitskaia, ni de commissaires d’exposition pour Sainte Russie au Louvre, ni de critiques capables d’ecrire serieusement sur le ballet de Preljocaj au Bolchoi.

Entre 2010 et 2022, cette infrastructure a vecu une decennie exceptionnelle : programmes doctoraux conjoints, colloques internationaux, publications scientifiques. Apres 2022, elle a ete gravement fragilisee — avec des consequences qui se feront sentir encore pendant vingt ans.

I. Les institutions francaises majeures

Le College des etudes russes (EHESS)

Le College des etudes russes, rattache a l’Ecole des hautes etudes en sciences sociales a Paris, est l’institution de reference en France pour la recherche sur le monde russe. Fonde dans les annees 1960 autour de figures pionnieres (Alain Besancon, Pierre Nora, Jean Meuvret, plus tard Marc Ferro), il reste en 2026 la pointe academique francaise sur la Russie.

Ses axes de recherche couvrent toute l’histoire et la societe russes : histoire ecclesiastique, Stalinisme, post-sovietique, diaspora, litterature, anthropologie. Ses enseignants-chercheurs actuels (Catherine Depretto, Nicolas Werth, Sophie Coeure, Valerie Pozner, Luba Jurgenson, Gallia Ackerman, etc.) publient regulierement dans les revues internationales.

INALCO

L’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), installe depuis 2011 dans ses nouveaux locaux parisiens (13e arrondissement), est le principal lieu d’enseignement du russe en France. Plus de 500 etudiants en russe (premier cycle, master, doctorat), corps enseignant de 15-20 enseignants specialises. L’INALCO delivre egalement des diplomes en litterature, histoire, sciences politiques centres sur le monde russe.

CERCEC

Le Centre d’etudes des mondes russe, caucasien et centre-europeen (CERCEC), unite de recherche a l’EHESS, est le centre de recherche principal en sciences sociales sur la Russie en France. Il regroupe une quinzaine de chercheurs permanents. Travaux sur la memoire du Goulag, l’anthropologie du post-sovietisme, la sociologie politique de la Russie contemporaine.

Les universites francaises

Plusieurs universites francaises maintiennent des departements d’etudes slaves : Sorbonne-Universite (Paris IV), Universite Paris-Cite (Paris VII), Universite de Strasbourg, Universite de Lyon III, Universite d’Aix-Marseille, Universite de Poitiers, Universite de Rennes II. Les effectifs d’etudiants en russe ont baissé depuis les annees 2000.

II. Les institutions russes partenaires

Universite d’Etat de Moscou (MGU)

L’Universite d’Etat Lomonossov (MGU) est l’institution universitaire russe historique et principale. Partenariats multiples avec les universites francaises : echanges d’etudiants, Colleges doctoraux conjoints (notamment en histoire, philologie, sciences sociales).

Haute Ecole d’Economie (HSE)

La Haute Ecole d’Economie (Higher School of Economics, HSE), installee a Moscou (et branches a Saint-Petersbourg, Perm, Nijni-Novgorod), etait la pointe universitaire russe reformatrice des annees 2010. Partenariats avec Sciences Po Paris, l’Universite de Lyon, Dauphine-PSL. Plusieurs de ses professeurs et chercheurs ont emigré apres 2022.

Universite d’Etat de Saint-Petersbourg (SPbGU)

La SPbGU, ancienne universite imperiale (fondee en 1724), maintient une tradition francophone depuis le XVIIIe siecle. Son departement de philologie romane (etudes francaises) est l’un des plus importants d’Europe. Partenariats avec l’Universite de Strasbourg, Bordeaux, Marseille.

Universite russe d’etat des sciences humaines (RGGU)

La RGGU (Moscou), creee en 1991 pour remplacer l’ancien Institut d’Histoire et d’Archives moscovite, est un partenaire frequent de l’EHESS et du College des etudes russes. Cooperations en histoire, archivistique, anthropologie.

III. Les Colleges doctoraux conjoints

Le College doctoral franco-russe de l’EHESS

Le College doctoral franco-russe (EHESS / MGU / RGGU), lance en 2010-2011 dans le sillage de la saison, formait des docteurs en cotutelle : encadrement par un directeur francais et un directeur russe, these soutenue dans les deux pays avec une reconnaissance mutuelle. Pres de 30 theses soutenues entre 2012 et 2022.

Le College doctoral Paris-Dauphine / HSE

Partenariat economie et gestion. Etudiants russes en M2 et doctorat a Paris, etudiants francais a Moscou. Bourses d’echange financees par les deux institutions et par les programmes Erasmus Mundus.

Le College doctoral Strasbourg / universites russes

Partenariat histoire. Plusieurs theses sur l’Europe orientale. Directeur de these francais : Isabelle Laboulais (historienne), Francois-Xavier Nerard (historien de la Russie sovietique).

IV. Les colloques et publications

Les colloques internationaux

Plusieurs colloques internationaux franco-russes ont eu lieu regulierement. A l’EHESS : “Memoire du Goulag et societe russe” (2011), “Les Lumieres russes en Europe” (2013), “Politique et culture dans la Russie post-sovietique” (2016). A Moscou : “France-Russie : regards croises” (2017), “Traditions philosophiques franco-russes” (2019). Au College de France : conferences regulieres sur la civilisation russe.

Les revues scientifiques

Plusieurs revues scientifiques francophones publient regulierement des articles sur la Russie :

  • Cahiers du monde russe (EHESS) — revue de reference, fondee en 1959
  • Revue d’etudes slaves — revue plus litteraire
  • Revue russe — revue d’actualite
  • Slavica Occitania — revue de Toulouse

Ces revues ont continue de publier apres 2022, avec des modifications editoriales (plus de contributions de chercheurs emigres, moins de contributions de chercheurs restant en Russie).

Les traductions scientifiques

Plusieurs traductions scientifiques francais-russes et russe-francais ont ete soutenues par l’Institut francais et ses partenaires russes : classiques des sciences sociales (Bourdieu, Foucault, Ranciere traduits en russe ; Bakhtine, Lotman, Bibikov traduits en francais). Ce travail continue partiellement malgre la rupture bilaterale.

V. Les bourses et echanges

Erasmus et autres programmes

Les programmes Erasmus+ avaient inclus la Russie jusqu’en 2022. Plusieurs centaines d’etudiants francais et russes beneficiaient annuellement de bourses de mobilite. Apres 2022, la Russie a ete exclue du programme Erasmus+.

Les bourses Emmanuel Le Roy Ladurie

Les bourses Emmanuel Le Roy Ladurie (histoire) et Marc Bloch (sciences sociales), programme franco-russe, financaient annuellement une dizaine de sejours de recherche. Gelés apres 2022.

Les residences de traducteurs

Les residences de traducteurs franco-russes (CNL, Programme Pouchkine-Hermes, Maison des ecrivains etrangers de Saint-Nazaire) ont forme plusieurs generations de traducteurs professionnels. Apres 2022, ces residences ont ete suspendues ou reorientees vers d’autres langues.

VI. La rupture de 2022 et ses effets

Les programmes geles

En fevrier-mars 2022, la plupart des programmes universitaires bilateraux sont suspendus :

  • Colleges doctoraux (suspension)
  • Bourses d’echange (annulation)
  • Colloques conjoints (reports ou annulations)
  • Programmes Erasmus+ avec la Russie (exclusion officielle)

Les chercheurs emigres

Plusieurs chercheurs russes emigrent en Europe apres 2022 : chercheurs de la HSE de Moscou (perdus fiscalement par l’universite russe), philosophes moscovites, historiens de Saint-Petersbourg. Certains s’installent a Berlin (centre de la diaspora academique russe recente), d’autres a Paris, Prague, Riga.

Ces chercheurs emigres continuent partiellement leur travail mais dans des conditions reduites : pas d’affiliation institutionnelle durable, financements precaires, difficultes d’acces aux archives russes.

La disparition d’une generation

La generation de chercheurs formee dans les annees 2010 (nes dans les annees 1980-1990) est la plus directement affectee. Ceux qui ont ete formes dans les deux pays se retrouvent dans une situation inedite : ils conservent leurs competences mais perdent l’acces a l’une des deux infrastructures. Les publications qu’ils auraient pu produire sont largement compromises.

Conclusion

L’infrastructure universitaire franco-russe est gravement fragilisée apres 2022. Ce qui avait ete bati pendant la decennie 2010 — Colleges doctoraux, programmes conjoints, bourses, residences — est en grande partie demonte. Les consequences se feront sentir pendant vingt a trente ans au minimum : une generation de chercheurs sera formee dans un isolement bilateral qui rendra difficile le retour a l’ambition universitaire que les saisons croisees avaient rendue possible.

Pour prolonger : les institutions qui tissent les echanges, l’histoire des saisons croisees, les echanges artistiques apres 2010.