Une decennie de continuite et de fragilisations progressives
La decennie 2011-2022 est paradoxale. Du point de vue des chiffres, elle prolonge l’ambition de 2010 : deux saisons culturelles officielles, des centaines d’expositions, une masse importante de traductions, des programmes universitaires actifs. Du point de vue du contexte politique, elle est une succession de turbulences qui fragilisent progressivement l’infrastructure : affaires Navalny, guerre en Syrie, crise ukrainienne de 2014, empoisonnements successifs, referendums contestes en Crimee et dans le Donbass.
L’apres-2010 n’a pas ete une rupture immediate. Il a ete une degradation lente qui s’est accomplie en douze ans, jusqu’a la rupture brutale de fevrier 2022. Ce guide retrace cette decennie : ses continuites, ses tensions, ses ruptures.
I. 2011-2013 : l’elan de la saison
Les residences d’artistes se multiplient
Dans le sillage direct de 2010, les programmes de residences s’intensifient. Plusieurs institutions francaises ouvrent des residences pour artistes russes ; reciproquement, plusieurs institutions russes accueillent des artistes francais.
Cote francais, les residences actives :
- Villa Arson (Nice) — arts visuels
- Le 104 (Paris) — toutes disciplines
- Cite internationale des arts (Paris) — arts visuels, musique, ecriture
- Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon — arts du spectacle
- Villa Kujoyama (Tokyo) — ouverte egalement aux artistes russes
Cote russe :
- Villa Winzavod (Moscou) — arts contemporains
- Petites Residences (Saint-Petersbourg) — arts visuels
- Residences du Kremlin (court)
Ces residences produisent des œuvres, des catalogues, des relations durables. Plusieurs artistes plasticiens russes contemporains — Olga Chernysheva, Andrey Kuzkin, Alexandra Pavlova, Ira Korina — developpent leurs carrieres francaises dans ces annees-la.
Les expositions continuent
Parmi les expositions significatives de la periode 2011-2013 :
- Louis Jouvet et le theatre russe (Bibliotheque nationale de France, 2011)
- Roerich. Univers spirituel (Musee des beaux-arts de Lyon, 2011)
- Pavel Filonov (Centre Pompidou, 2012) — premiere grande retrospective parisienne d’un maitre de l’avant-garde russe ignore du grand public francais
- Gontcharova et Larionov (Centre Pompidou, 2013) — couple phare de l’avant-garde russe
- Les Ballets russes de Diaghilev (Opera Garnier, 2013) — exposition du centenaire
Les traductions litteraires
La decennie 2011-2016 voit paraitre en France de tres nombreuses traductions d’auteurs russes contemporains :
- Ludmila Oulitskaia : Le Chapiteau vert (2012), L’Echelle de Jacob (2016), etc.
- Mikhail Chichkine : La Suite de Venise (2011), Lettrier (2012)
- Guzel Yakhina : Zouleikha ouvre les yeux (2017), Les Enfants de la Volga (2019)
- Zakhar Prilepine : La Ligne noire (2011), Le Moine noir (2013), Celle qui etait heureuse (2015) — jusqu’a ce que ses positions politiques rendent son edition problematique
- Boris Akounine : toute la serie Fandorine
- Dmitri Bykov : Orthographe (2011), Pasternak (2016)
- Sergei Lebedev : L’Oubli des nuages (2016)
Les maisons d’edition investies sont Actes Sud, Fayard, Gallimard, Verdier, Le Serpent a Plumes, Les Quatre Vents. Plusieurs traducteurs — Sophie Benech, Yves Gauthier, Luba Jurgenson, Agnessa Goliuseva — deviennent des figures de l’edition franco-russe.
II. 2014 : la premiere fracture
La crise ukrainienne change le contexte
Le referendum de Crimee (16 mars 2014) et l’annexion du territoire par la Russie produisent une premiere fracture durable dans les relations bilaterales. L’Union europeenne instaure des sanctions economiques contre la Russie ; la France les applique. Les relations diplomatiques se tendent. La guerre du Donbass demarre.
Les consequences culturelles
Dans l’immediat, certaines operations culturelles sont annulees ou reportees :
- Annulation de la vente-exposition Russian Art a Sotheby’s Paris juin 2014
- Report du festival Russia-France 2015 initialement prevu au Theatre du Chatelet
- Suspension de plusieurs residences d’artistes politique (artistes lies aux autorites russes)
Mais dans l’ensemble, les programmes structuraux continuent. La cooperation universitaire se poursuit, les traductions paraissent, les expositions sont maintenues. L’Opera de Paris programme les ballets russes en 2014-2015 sans interruption. Le marche de l’art russe a Paris reste actif.
Les tensions invisibles
Les tensions invisibles s’installent neanmoins :
- Les artistes russes engages contre le regime (Svetlana Alexievitch, Lioudmila Oulitskaia, Lev Rubinstein) sont de plus en plus presents et visibles en France
- Les artistes proches du pouvoir (Nikita Mikhalkov, Zakhar Prilepine, Alexandre Sokourov dans sa position de soutien) sont progressivement ecartes
- Les mecenes russes (Alicher Ousmanov, Petr Aven, Andreï Skoch, Mikhail Fridman) fragilisent leurs investissements francais. Aven vendra sa collection de peinture russe en 2022.
III. 2015-2018 : la decennie intermediaire
Les saisons 2016-2017 et 2018-2019
Malgre les tensions, deux nouvelles saisons officielles sont organisees :
Saison touristique France-Russie 2016-2017 — voir Histoire des saisons croisees. Format centre sur le tourisme et la decouverte des territoires, 150 evenements, budget reduit.
Annee franco-russe de la langue et de la litterature 2018-2019 — Salon du livre de Paris 2018 avec la Russie invitee d’honneur, Salon du livre de Moscou 2019 avec la France invitee. Controverses lors du Salon de Paris autour de certains auteurs russes invites.
L’affaire des artistes russes au Salon du livre 2018
En mars 2018, le Salon du livre de Paris invite la Russie comme pays d’honneur. Trente-huit ecrivains russes sont invites, dont certains proches du Kremlin (Prilepine notamment, alors commandant de rebelles pro-russes dans le Donbass). Des intellectuels francais signent une petition de protestation demandant l’exclusion de certains auteurs. Le debat atteint les pages opinion de Le Monde, Liberation, Mediapart.
Le Salon se tient malgre tout. Mais l’affaire prefigure la rupture de 2022 : la communaute culturelle francaise est divisee sur la question de savoir si les echanges culturels peuvent continuer avec un regime autoritaire.
Les festivals maintiennent le dialogue
Plusieurs festivals francais integrent regulierement la programmation russe :
- Aix-en-Provence — festival lyrique, operas russes programmes chaque annee
- Avignon — theatre et danse, compagnies russes invitees
- Nantes (La Folle Journee) — musique classique, repertoire russe plusieurs annees
- Etonnants Voyageurs Saint-Malo — rencontres ecrivains russes chaque annee
Le Festival du cinema russe de Honfleur, fonde en 1993, continue sa programmation annuelle en decembre.
IV. 2019-2021 : la pandemie et l’apres
La pandemie bouleverse les programmes
En 2020-2021, la pandemie de COVID-19 perturbe toutes les cooperations culturelles bilaterales. Les residences d’artistes, tournees, expositions, festivals sont annules ou reportes. Plusieurs programmes basculent en ligne — avec des resultats mitiges : les echanges a distance fonctionnent mal pour les arts du spectacle ou les residences.
Certains chercheurs ulterieurs y verront la repetition generale de ce qui se produira avec la rupture de 2022 : une decouverte collective que les echanges culturels dependent de conditions physiques et diplomatiques precaires.
Les signaux faibles de la rupture a venir
En 2021, plusieurs signaux annoncent la rupture :
- L’empoisonnement d’Alexei Navalny (aout 2020) puis son incarceration (janvier 2021) refroidissent les relations bilaterales
- L’expulsion de diplomates francais de Moscou en represailles d’expulsions europeennes
- La fermeture de la Maison franco-russe a Moscou (structure culturelle de reduction)
- La reduction des visas culturels delivres par la Russie
Le format des saisons croisees n’est plus evoque. Les annees precedentes avaient deja espace les formats ; l’essoufflement devient structurel.
V. Fevrier 2022 : la rupture
Une semaine pour tout arreter
Le 24 fevrier 2022, l’armee russe envahit l’Ukraine. Dans la semaine qui suit :
- Tous les evenements culturels russes prevus en France sont annules ou reportes
- Le Centre Pompidou suspend tous ses prets vers la Russie
- L’Opera de Paris annule les tournees Bolchoi-Mariinsky prevues
- Les theatres francais ne programment plus d’artistes russes lies au regime
- Plusieurs publications annoncent la suspension de traductions d’auteurs pro-Kremlin
En quelques jours, l’edifice diplomatique culturel construit en quinze ans depuis 2010 s’effondre.
Les consequences pour les institutions
- Institut francais a Moscou et Saint-Petersbourg : reduction puis fermeture (2022-2023)
- Alliance francaise en Russie : fermetures partielles, reduction des activites
- Centres russes en France : restrictions budgetaires, reduction du personnel
- College des etudes russes (EHESS) : continuite maintenue mais orientations modifiees
Les consequences pour les artistes
Deux mouvements contradictoires :
Emigration artistique russe vers la France : plusieurs dizaines d’ecrivains, musiciens, plasticiens, chercheurs russes s’installent en France apres 2022. Ils sont accueillis par des programmes d’exception (Association francaise d’accueil des artistes russes, bourse d’urgence du ministere de la Culture).
Interdiction des artistes pro-Kremlin : les artistes ayant pris position en faveur de l’invasion — Zakhar Prilepine, Nikita Mikhalkov, Dmitri Kisseliov — ne sont plus invites en France.
Position ambigue : de nombreux artistes russes se sont retrouves dans une position inconfortable. Ni exclus (parce qu’ils n’ont pas soutenu l’invasion), ni pleinement integres (parce qu’ils sont russes), ils ont du naviguer une decennie complexe apres 2022.
VI. 2023-2026 : la decennie d’apres
Les formes residuelles
En 2026, les echanges culturels franco-russes existent encore sous plusieurs formes :
Via la diaspora russe en Europe : Paris, Berlin, Riga, Tbilissi accueillent une diaspora russe recente qui porte un dialogue culturel avec la France sans passer par l’Etat russe.
Via les institutions d’archives : le College des etudes russes a Paris, les bibliotheques specialisees continuent le dialogue academique sur la culture russe pre-2022.
Via les traductions : les traducteurs francais (Sophie Benech, Yves Gauthier, Agnessa Goliuseva) continuent de publier des traductions d’auteurs russes contemporains opposes au regime.
Via les festivals : le Festival du cinema russe de Honfleur, plusieurs festivals de musique, les petites festivals litteraires continuent leurs programmations, en ciblant les artistes independants.
Ce qui est definitivement perdu
- Les grandes tournees officielles d’orchestres et troupes russes (Mariinsky, Bolchoi)
- Les prets entre musees nationaux (Louvre-Hermitage, Centre Pompidou-Tretiakov)
- Les programmes universitaires conjoints a grande echelle
- Les saisons croisees au format officiel
Ce qui reste ouvert
- Le retour du format saisons si les conditions politiques evoluent dans les decennies a venir
- La reactivation des cooperations de musee si les sanctions sont levees
- Le reequilibrage des cooperations avec une Russie post-regime
Conclusion
La decennie 2011-2022 n’a pas ete un long dimanche apres l’apogee de 2010. Elle a ete une succession d’efforts pour maintenir un dialogue culturel bilateral dans des conditions politiques de plus en plus hostiles, jusqu’a ce que la rupture de 2022 rende le maintien impossible. Plus d’une decennie apres l’Annee 2010, nous mesurons combien l’infrastructure construite alors etait fragile — dependante d’un consensus diplomatique qu’elle n’a pas reussi a conserver.
Ce magazine documente cette trajectoire parce qu’elle contient des lecons pour l’avenir : la culture ne peut pas totalement se substituer a la politique, mais elle peut la prefigurer, l’eclairer, parfois lui offrir des issues. Quand les conditions politiques changeront, une nouvelle saison sera possible. En attendant, la memoire editoriale est le seul dialogue que nous puissions offrir.
Pour prolonger : le panorama de l’Annee 2010, l’histoire des saisons depuis 1974, ou les portraits des figures qui ont tisse les echanges.