La musique, territoire durable

Après la saison croisée 2010, au fur et a mesure que les operations bilatérales générales s’essoufflaient, la musique est restee le territoire le plus dense des échanges franco-russes. Entre 2011 et 2022, les orchestres russes tournaient régulièrement en France, les festivals intégraient systématiquement le répertoire russe, les opéras produisaient des collaborations. Dans un contexte politique qui se dégradait, la musique était le langage qui continuait de traverser les frontières.

Cette permanence musicale tenait a plusieurs facteurs : le répertoire russe est universellement joue (Tchaïkovski, Rachmaninov, Stravinsky, Prokofiev, Chostakovich sont des classiques européens standards) ; les artistes russes sont indispensables aux grandes salles lyriques ; les publics français ont un appetit durable pour cette musique. Pendant la décennie 2010, cette infrastructure musicale a fonctionne independamment des tensions.

I. Les orchestres russes en France

L’Orchestre du Mariinsky

Valery Gergiev et son Orchestre du Mariinsky (Saint-Pétersbourg) étaient la présence la plus régulière en France après 2010. Gergiev tournait annuellement a Paris (Salle Pleyel puis Philharmonie de Paris après 2015), Aix-en-Provence (Festival), La Cote-Saint-Andre (Festival Berlioz), Versailles (Opéra royal).

Programmation type : integrales Chostakovitch, cycles Prokofiev, Moussorgsky, Rachmaninov. Gergiev était connu pour son rythme exceptionnel — il dirigeait certaines années plus de 200 concerts, distribuant son temps entre le Mariinsky de Saint-Pétersbourg, le Rotterdam Philharmonic, le London Symphony Orchestra, la Philharmonie de Munich.

L’Orchestre National de Russie

L’Orchestre National de Russie, fondé en 1990 par Mikhail Pletnev, proposait une alternative de qualité a l’Orchestre du Mariinsky. Mikhail Pletnev (directeur artistique) apportait un style d’interprétation plus romantique que Gergiev. L’orchestre tournait régulièrement en France (Festival de Saint-Denis, Théâtre des Champs-Elysees, Festival La Cote-Saint-Andre).

L’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg

Yuri Temirkanov, directeur de l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg (anciennement Orchestre de Leningrad) jusqu’en 2022, donnait plusieurs concerts annuels en France. Style elegant et très classique, répertoire centre sur Tchaïkovski, Rachmaninov, Sibelius.

II. Les chefs franco-russes

Teodor Currentzis

Teodor Currentzis (1972, grecque-russe), chef d’orchestre atypique, était l’une des découvertes musicales majeures des années 2010. Directeur de MusicAeterna (ensemble base d’abord a Perm, puis a Saint-Pétersbourg a partir de 2018), il proposait des interprétations radicalement differentes : tempos extrêmes, articulations inhabituelles, son des cordes particulier.

Currentzis tournait régulièrement en France (Philharmonie de Paris, Aix-en-Provence, Maison de la Radio). Ses enregistrements Mozart, Verdi, Mahler étaient très commentes. Après 2022, il a pu continuer partiellement sa carrière en Europe — mais avec des restrictions significatives.

Illustration 1 — saisons musicales franco russes contemporaines

Tugan Sokhiev

Tugan Sokhiev (1977, d’origine osse), chef d’orchestre russe, est installe en France : directeur musical de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse depuis 2008. Il était simultanement directeur musical du Bolchoï de Moscou a partir de 2014 — position qu’il a quittee en mars 2022 après l’invasion de l’Ukraine, ne voulant pas maintenir ses fonctions dans la Russie de Poutine. Il est reste en France.

Son trajet personnel illustre les dilemmes auxquels les artistes russes ont été confrontes après 2022.

Mikhail Pletnev

Mikhail Pletnev (1957), pianiste et chef d’orchestre, fondateur de l’Orchestre National de Russie. Residait alternativement en Russie et au Canada (ou a vecu pendant plusieurs années). Tournées regulières en France.

III. Les festivals français et la Russie

La Folle Journée de Nantes

Le festival La Folle Journée de Nantes (fondé 1995 par Rene Martin) a consacre plusieurs éditions au répertoire russe : 2010 (pendant la saison), 2014 (La musique russe et l’ame), 2017 (La Russie de Tchaïkovski). Format populaire, billet abordable, publics massifs. La Russie était l’un des thèmes les plus frequents.

Festival d’Aix-en-Provence

Le Festival d’Aix programmait régulièrement des opéras russes. Après La Dame de pique de 2010, plusieurs productions notables : Evgeny Onegin (2016), Mazeppa (2018), Die tote Stadt avec elements russes (2013). Tugan Sokhiev dirigea plusieurs de ces productions.

Festival Berlioz a La Cote-Saint-Andre

Le Festival Berlioz, specialise dans le répertoire symphonique de Berlioz et de ses contemporains, programmait régulièrement des œuvres russes inspirees (Berlioz avait été admire par Glinka, Rimsky-Korsakov, Moussorgsky). Plusieurs concerts du Mariinsky.

Festival Radio France

Le Festival Radio France Occitanie Montpellier (fondé 1985) consacrait plusieurs soirées au répertoire russe chaque été. Programmes mixtes orchestres russes - orchestres français, une programmation qui fait dialoguer la création française avec les grands moments de l’art russe.

IV. Les opéras et coproductions

L’Opéra de Paris

L’Opéra de Paris (Garnier et Bastille) a programme plusieurs productions russes après 2010 :

Illustration 2 — saisons musicales franco russes contemporaines

  • Evgeny Onegin (Tchaïkovski) — plusieurs reprises
  • Boris Godounov (Moussorgsky) — mise en scène Dmitri Tcherniakov 2018
  • La Khovantchina (Moussorgsky) — production 2013
  • Lady Macbeth de Mzensk (Chostakovich) — production 2019

Capitole de Toulouse

Sous la direction de Tugan Sokhiev, le Capitole de Toulouse a développe une identité russe notable : productions régulières d’opéras russes, symphonies, creations.

Les coproductions

Plusieurs coproductions entre institutions françaises et russes ont eu lieu entre 2011 et 2022 : opéras partages avec le Bolchoï, le Mariinsky, les Théâtres d’Etat d’Ekaterinbourg et de Perm. Financements paritaires, distribution internationale.

V. La rupture de 2022 et ses conséquences

Les annulations

Après février 2022, les orchestres russes officiels sont declares persona non grata en Europe occidentale. Le Mariinsky voit plusieurs tournées annulées (Salzburg, Carnegie Hall, Philharmonie de Paris, Royal Festival Hall). Valery Gergiev est remplace ou exclu de ses positions a la Philharmonie de Munich, au Rotterdam Philharmonic.

Le Teodor Currentzis controverse

Teodor Currentzis est dans une position inconfortable : ni ouvertement pro-Poutine, ni ouvertement oppose, il n’est pas exclu mais fait l’objet de manifestations devant les salles qui le programment. Ses enregistrements continuent de paraître, ses tournées se reduisent en Europe.

Tugan Sokhiev se retire

Tugan Sokhiev quitte le Bolchoï le 6 mars 2022 après les premières victimes civiles en Ukraine. Il reste a Toulouse, ou son poste est prolonge. Plusieurs interviews explicitent sa position : il n’approuve pas l’invasion, il ne peut pas continuer a travailler pour une institution russe officielle.

La musique de chambre survit

Au niveau des musiciens individuels et de la musique de chambre, les échanges continuent partiellement. Des pianistes russes installes en Europe (Daniil Trifonov, Alexander Melnikov), des violoncellistes (Nikolai Karpov), des chefs de chambre (Mikhail Antonenko) continuent leurs tournées, avec des positions variables vis-a-vis du régime russe.

Conclusion

Les saisons musicales franco-russes contemporaines ont représente la forme la plus durable du dialogue bilatéral entre 2011 et 2022. Elles ont demontre que la musique traverse les tensions politiques mieux que d’autres arts — jusqu’au moment ou les tensions deviennent structurelles, comme en 2022. Après la rupture, seuls les artistes individuels (souvent émigrés) ont maintenu partiellement ces échanges. Le répertoire russe, en tant que canon, reste pleinement joue en France ; mais son interprétation par les grandes institutions russes n’est plus possible.