Une correspondance sur quinze ans

De 1763 a 1778 (mort de Voltaire), puis de 1773 a 1784 (mort de Diderot), Catherine II, imperatrice de Russie, entretient une correspondance exceptionnelle avec les deux plus grandes figures des Lumieres francaises. Pres de 400 lettres echangees au total, certaines longues (plusieurs pages serrees), d’autres breves (quelques lignes de politesse). Cette correspondance constitue l’un des dialogues philosophiques les plus intenses du XVIIIe siecle.

I. Catherine II, souveraine eclairee

Le contexte personnel

Sophie-Augusta-Frederica d’Anhalt-Zerbst (1729-1796), princesse allemande epouse du tsar Pierre III en 1745. Apres l’assassinat de son epoux en 1762 (coup d’etat auquel elle est liee), elle devient imperatrice de Russie sous le nom de Catherine II a 33 ans. Elle regne pendant 34 ans (1762-1796).

Catherine se presente comme souveraine des Lumieres. Elle promet en 1765 un “Nakaz” (Instruction) pour codifier le droit russe selon les principes montesquieuriens, qu’elle n’applique que partiellement. Elle organise des consultations avec tous les corps de la societe russe. Elle correspond en francais (langue qu’elle maitrise), lit Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau, Beccaria.

Les debuts de la correspondance avec Voltaire

En 1763, Catherine ecrit a Voltaire pour le remercier de sa Pucelle (poeme satirique). Voltaire, charme, repond chaleureusement. Leur correspondance s’intensifie rapidement. Catherine lui envoie des rubis, des fourrures, des chevaux (Voltaire recevra des “chevaux de Siberie”). Voltaire lui envoie des livres, des poemes, des conseils politiques.

Le ton de leurs echanges est remarquable de liberte. Voltaire l’appelle “ma Semiramis du Nord”, reference a la reine legendaire de Babylone qui avait modernise son royaume par la force et la culture. Catherine l’appelle “mon charmant eleve” ou “mon maitre”. Voltaire — alors agé de 69 ans a Catherine 33 ans — joue le role d’un mentor.

II. Les themes des lettres

La politique

Les lettres abordent intensement les affaires politiques. Catherine raconte ses campagnes militaires (guerres russo-turques), ses reformes administratives, ses projets culturels. Voltaire applaudit, donne des conseils, l’exhorte a “faire des Lumieres a l’echelle d’un empire”.

La philosophie

Les debats philosophiques sont nombreux. Sur la tolerance (Catherine est protestante a l’origine, gere une Russie majoritairement orthodoxe, Voltaire defend l’universalisme des religions). Sur l’education (Catherine finance plusieurs etablissements publics en Russie, Voltaire s’enthousiasme). Sur l’esclavage (Voltaire se declare oppose au servage ; Catherine, theoriquement d’accord, pratiquement incapable d’abolir le systeme).

L’art

Catherine discute de ses acquisitions artistiques — elle construit une collection europeenne majeure a Saint-Petersbourg. Elle achete en 1771 la collection Crozat (parisien), ce qui formera le noyau de la future Hermitage. Voltaire l’encourage, la conseille sur les ventes aux encheres parisiennes, fait le pont avec plusieurs marchands d’art.

Les conflits

Les desaccords ne manquent pas. Voltaire critique la repression de Catherine apres la rebellion de Pougatchev (1773-1775). Catherine defend la necessite de l’ordre. Voltaire juge excessifs certains procedes politiques (coup d’etat de 1762, traitements de critiques). Mais ces desaccords restent contenus, le dialogue n’est jamais rompu.

III. La relation avec Diderot

L’achat de la bibliotheque (1765)

En 1765, Denis Diderot (1713-1784) est dans une situation financiere precaire. L’Encyclopedie vient d’etre achevee mais ses revenus sont faibles. Il envisage de vendre sa bibliotheque personnelle — 2 900 volumes, accumulation d’une vie — pour assurer la dot de sa fille.

Catherine II, prevenue par Grimm (correspondant français influent), propose une solution elegante : elle achete la bibliotheque pour 15 000 livres, mais en demande a Diderot de la conserver dans son appartement parisien jusqu’a la mort du philosophe, en lui versant une “pension de bibliothecaire” annuelle. Diderot, donc, vend sa bibliotheque tout en la conservant. Cette operation, genereuse et politiquement habile, devient une legende des Lumieres.

Le voyage a Saint-Petersbourg (1773-1774)

En 1773, Diderot — maintenant de 60 ans — se resout a faire le voyage vers Saint-Petersbourg. Il part en septembre, arrive en octobre, reste cinq mois. Catherine lui organise soixante entretiens prives, dans son cabinet, souvent plusieurs heures. Le philosophe est choyé : appartements dans le palais, domestiques, acces a la bibliotheque imperiale, presentation aux dignitaires.

Les Memoires pour Catherine II

Pendant son sejour, Diderot redige ses “Memoires pour Catherine II” — recommandations politiques en plusieurs dizaines de chapitres : education, justice, agriculture, religion, administration. Il remet chaque memoire a Catherine qui le lit, le commente, ne le suit pas. Diderot, idealistement convaincu de pouvoir influencer une souveraine, decouvre que Catherine prend ce qu’elle veut des conseils philosophiques — et rien d’autre.

La desillusion relative

Diderot quitte Saint-Petersbourg en mars 1774 partiellement desillusionne. Dans sa correspondance posterieure, il continue a defendre Catherine publiquement (il reste pension), mais privément exprime ses reserves. Il ecrit a Grimm que “Catherine a l’ame d’un Cesar avec l’esprit d’un philosophe”, ce qui n’est pas un compliment complet.

IV. Les effets culturels

Les Lumieres russes

La correspondance avec Voltaire et Diderot contribue a construire l’image d’une “Russie eclairee” en Europe. Les philosophes francais citent Catherine comme exemple de souveraine moderne. Son prestige personnel rejaillit sur le pays : les gazettes de Paris publient regulierement des nouvelles favorables de la Russie.

Cette image flatteuse depasse parfois la realite — mais elle produit des effets concrets : immigration vers la Russie de savants, artistes, artisans europeens ; ouverture de l’Academie de Saint-Petersbourg a des chercheurs internationaux ; constitution de la bibliotheque imperiale avec des achats massifs en Europe.

La langue francaise en Russie

La correspondance participe a la francisation de l’aristocratie russe. Apres Catherine, parler francais devient indispensable pour tout noble russe. Les familles aristocratiques envoient leurs fils etudier en France ; les gouvernantes francaises s’installent dans les foyers russes ; le français devient la langue de la haute societe russe — phenomene que Tolstoi decrira dans Guerre et Paix plusieurs decennies plus tard.

L’achat de la collection Crozat

En 1771, grace a sa correspondance avec les ambassadeurs francais et a l’entremise de Diderot, Catherine achete la collection Crozat — l’une des plus importantes collections privees de peinture en France. Elle regroupe environ 500 tableaux (Rembrandt, Rubens, Titien, Raphael, Van Dyck). Cette acquisition fondatrice transfere a Saint-Petersbourg une part majeure du patrimoine europeen. Plusieurs de ces tableaux sont aujourd’hui a l’Ermitage.

V. La posterite

La conservation des lettres

La correspondance a ete abondamment publiee depuis le XIXe siecle. Les editions critiques modernes (Besterman pour Voltaire, editions des Œuvres completes de Diderot) incluent l’integralite des echanges. Plusieurs chercheurs francais et russes continuent d’en publier des analyses.

L’interpretation historique

La correspondance est devenue un champ d’etude a elle-seule. Les historiens y voient plusieurs lectures :

  • Une operation diplomatique habile de Catherine pour se positionner comme souveraine des Lumieres
  • Un dialogue intellectuel authentique avec des echanges reels sur les questions philosophiques
  • Un miroir des contradictions des Lumieres face a l’absolutisme eclaire
  • Un precedent de la “soft power” culturelle russe en Europe — preoccupation encore actuelle

La trace contemporaine

En 2010, pendant la saison croisee, plusieurs expositions incluent des documents de cette correspondance. La Bibliotheque nationale de France prete des lettres a une exposition conjointe avec la Bibliotheque nationale de Russie. Le College des etudes russes organise un colloque. Le tricentenaire de Voltaire (2018) et le tricentenaire de Catherine II (2029) seront des occasions similaires de relecture.

Conclusion

La correspondance de Catherine II avec Voltaire et Diderot reste l’une des plus grandes experiences de dialogue intellectuel transnational du XVIIIe siecle. Elle montre ce qu’une elite philosophique europeenne pouvait reussir quand elle franchissait les frontieres — et ce qu’elle ne pouvait pas : changer en profondeur les regimes politiques qu’elle approchait par la parole.

Pour prolonger : Pierre le Grand a Paris, l’Alliance franco-russe de 1892, les portraits franco-russes.