Paris a longtemps été, pour les écrivains russes, bien plus qu’une étape : un second foyer, parfois le seul. Trois siècles durant, depuis les premiers voyageurs lettrés des Lumières jusqu’aux exilés de la troisième vague, la capitale française a accueilli les plumes venues de Moscou, de Saint-Pétersbourg, d’Odessa ou de Kiev. Salons aristocratiques de la rive droite, hôtels modestes du Quartier latin, banlieue pavillonnaire de Meudon ou de Vanves : la carte de la littérature russe à Paris épouse la géographie de la ville comme aucune autre diaspora littéraire.

Cette présence n’est pas un simple décor pittoresque. Elle a façonné des œuvres entières, transformé des destinées, créé des passerelles éditoriales qui durent encore. Sans Paris, Ivan Tourgueniev n’aurait pas joué son rôle de passeur entre Tolstoï et Flaubert. Sans Paris, Ivan Bounine n’aurait peut-être jamais reçu le Nobel. Sans Paris, Marina Tsvétaïeva n’aurait pas écrit Le Poème de la fin ni L’Aventure. Et sans Paris, la littérature russe contemporaine d’Andreï Makine ou de Boris Akounine n’aurait pas la même résonance internationale.

Cet article retrace les grandes étapes de cette présence, des précurseurs du début du XIXe siècle jusqu’aux écrivains contemporains que la guerre de 2022 a poussés sur les chemins de l’exil. Une histoire en trois vagues, plus une — celle qui s’écrit aujourd’hui.

I. Les précurseurs du XIXe siècle : Joukovski, Karamzine, Vyazemski

Avant que l’émigration politique ne devienne massive, des écrivains russes voyagent à Paris pour s’instruire, traduire, dialoguer. Nicolas Karamzine, le grand historiographe et auteur des Lettres d’un voyageur russe, séjourne à Paris en 1790, en pleine Révolution. Témoin direct des débats à l’Assemblée, il rapporte en Russie une vision contrastée de la France révolutionnaire : admiration pour la culture, méfiance pour les excès. Son récit influencera durablement la perception russe de Paris comme capitale des Lumières.

Vassili Joukovski, le maître de la poésie romantique russe et précepteur du futur tsar Alexandre II, fait plusieurs séjours dans la capitale française entre 1827 et 1840. Ami de Pouchkine, traducteur infatigable de Schiller et de Byron, il rencontre Chateaubriand, Lamartine, et participe aux échanges qui préparent la grande génération suivante. Ses carnets parisiens, encore peu traduits en français, dessinent la carte sociale d’un romantisme transnational.

Pierre Vyazemski, prince et poète, ami intime de Pouchkine, séjourne à Paris à plusieurs reprises et y publie en français certains de ses essais. Il incarne cette aristocratie russe parfaitement bilingue qui considère la langue française non comme une langue étrangère, mais comme une seconde langue maternelle. Cette diglossie d’élite, héritée du XVIIIe siècle voltairien — voir notre enquête sur la correspondance de Catherine II avec Voltaire et Diderot —, prépare le terrain pour les grandes installations à venir.

II. Tourgueniev, le passeur principal (1871-1883)

L’installation durable d’Ivan Tourgueniev à Paris constitue le moment fondateur. À partir de 1871, l’auteur de Pères et Fils s’établit rue de Douai, dans la maison de Pauline Viardot, la cantatrice qu’il aime depuis 1843 d’un amour platonique mais total. Il déménagera ensuite rue de Rivoli, puis à Bougival dans la villa Les Frênes, où il meurt le 3 septembre 1883.

Ces douze années parisiennes ne sont pas un retrait. Au contraire : Tourgueniev devient le centre d’un réseau littéraire dense. Il fréquente les Dîners des Cinq, qui réunissent Flaubert, Zola, Daudet, Goncourt et lui-même, dans des restaurants comme le Riche ou Magny. Flaubert l’appelle « mon vieux troubadour », et leur correspondance — l’une des plus belles de l’histoire littéraire — témoigne d’une amitié rare entre deux tempéraments opposés.

« Vous êtes le seul homme avec qui je peux causer », écrit Flaubert à Tourgueniev en 1877.

Tourgueniev fait découvrir à la France Tolstoï, Dostoïevski (avec qui il s’est pourtant brouillé), Pouchkine et Lermontov. Il traduit, recommande, introduit. Sans lui, Hetzel et Hachette n’auraient pas publié Guerre et Paix en 1879. Sa fonction de passeur est si centrale qu’on peut dater de cette époque la naissance d’un véritable goût français pour le roman russe — sujet que nous avons exploré dans notre dossier sur le salon littéraire Tolstoï-Flaubert-Tourgueniev.

Tolstoï à Paris : la visite éclair

Léon Tolstoï lui-même fait deux séjours à Paris, en 1857 puis brièvement en 1860-1861. Le premier le marque profondément : il assiste à une exécution publique guillotine place de la Roquette le 6 avril 1857, spectacle qui le bouleverse et nourrira sa réflexion morale ultérieure contre la peine de mort. Il fréquente Tourgueniev, déjà installé, mais ne s’installe jamais durablement. Tolstoï restera l’écrivain russe le plus territorialement enraciné à Iasnaïa Poliana — l’inverse géographique exact de son ami Tourgueniev.

Salon littéraire parisien fin XIXe siècle

III. La première vague (1917-1925) : les Russes blancs

La Révolution d’Octobre 1917 et la guerre civile qui suit provoquent l’exode massif que l’on appellera la première vague de l’émigration russe. Entre 1919 et 1925, plus de 200 000 Russes s’installent en France, dont une part disproportionnée d’écrivains, d’artistes, de philosophes. Paris devient alors la capitale culturelle de la Russie en exil — un Saint-Pétersbourg fantôme transposé entre la rue Daru et le boulevard Saint-Michel.

Dmitri Merejkovski et son épouse Zinaïda Hippius s’établissent rue Colonel-Bonnet, dans le 16e arrondissement. Leur appartement devient un salon où se retrouvent Ivan Bounine, Boris Zaïtsev, Alexeï Remizov, Konstantin Balmont, Vladislav Khodassevitch et la jeune Nina Berberova. Hippius tient un journal acéré qui reste l’une des sources principales pour reconstituer ce milieu.

Alexeï Remizov, romancier au style baroque et calligraphe d’icônes verbales, vit dans une pauvreté digne avenue Mozart, entouré de manuscrits ornés et de figurines de papier. Il incarne le pôle archaïque, slavisant, presque chamanique de l’émigration — face au pôle européen et raffiné de Bounine.

Vladislav Khodassevitch, l’un des plus grands poètes russes du XXe siècle, vit avec Nina Berberova rue des Quatre-Cheminées à Boulogne-Billancourt à partir de 1925. Sa poésie, classique de forme et désespérée de fond, exprime mieux que toute autre la condition d’exilé. Il meurt à Paris en 1939, juste avant la guerre.

Pour comprendre la sociologie complète de ce milieu — paroisses, journaux, théâtres, conservatoires russes installés dans le 16e arrondissement —, voir notre étude détaillée sur la diaspora russe à Paris après 1917.

IV. Bounine, le premier Nobel russe (1933)

Ivan Bounine mérite à lui seul un chapitre. Né en 1870 dans une famille de petite noblesse appauvrie, il quitte la Russie en 1920 et s’installe d’abord à Paris, puis acquiert avec sa femme Véra et son entourage la villa Belvédère à Grasse, dans les Alpes-Maritimes. C’est là qu’il écrit ses chefs-d’œuvre tardifs : La Vie d’Arséniev (1933), Allées sombres (1937-1944), recueil de nouvelles érotico-mélancoliques considéré comme l’un des sommets de la prose russe du siècle.

Le 9 novembre 1933, Bounine reçoit le prix Nobel de littérature. Il est le premier écrivain russe à l’obtenir — Tolstoï avait refusé de candidater, Tchekhov était mort trop tôt. La cérémonie à Stockholm est un événement géopolitique : l’URSS proteste, considérant que le prix consacre un ennemi du régime. Bounine, dans son discours, refuse de polémiquer mais évoque longuement la condition de l’écrivain en exil.

L’argent du Nobel s’évapore vite. Bounine, généreux et désordonné, le partage avec d’autres émigrés démunis. Il finit ses jours dans une relative pauvreté, dans son petit appartement parisien du 1, rue Jacques-Offenbach (16e), où il meurt le 8 novembre 1953. Il est enterré au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois, dans l’Essonne — la nécropole de la Russie blanche.

Villa de Bounine à Grasse, exil littéraire

V. Marina Tsvétaïeva : Paris comme purgatoire (1925-1939)

Le cas de Marina Tsvétaïeva est tragique et singulier. Arrivée à Paris en novembre 1925 avec son mari Sergueï Efron et leurs deux enfants, elle s’installe successivement à Bellevue, à Meudon, à Vanves, à Issy-les-Moulineaux. La banlieue ouvrière, pas le Paris littéraire chic. Tsvétaïeva n’a jamais d’argent, jamais de reconnaissance suffisante, jamais de paix domestique.

Elle écrit pourtant durant ces quatorze années parisiennes une partie de son œuvre majeure : Le Poème de la fin, Le Poème de la montagne, Mon Pouchkine, l’essai L’Art à la lumière de la conscience. Sa poésie, déchirée et formellement révolutionnaire, ne trouve qu’un public restreint dans l’émigration russe. Bounine, plus classique, la juge avec réserve. Khodassevitch la défend.

Sergueï Efron, son mari, glisse progressivement vers la sympathie pro-soviétique puis vers le NKVD. Compromis dans l’assassinat d’Ignace Reiss en Suisse en 1937, il fuit en URSS. Tsvétaïeva, ostracisée par l’émigration, choisit de le rejoindre en juin 1939 avec son fils Gueorgui (« Mour »). Le retour est un piège. Efron est exécuté en 1941, leur fille Ariadna déportée. Marina se pend à Ielabouga, en République tatare, le 31 août 1941.

Sa présence parisienne survit dans des plaques discrètes (rue Jean-Baptiste-Potin à Vanves) et dans le souvenir de quelques poèmes lus encore aujourd’hui dans les soirées littéraires russes du 16e arrondissement.

VI. La deuxième vague (1945-1955) et Nina Berberova

Après 1945, une deuxième vague d’émigration arrive : anciens prisonniers de guerre, déplacés, dissidents fuyant la stalinisation des pays de l’Est. Plus restreinte, plus politique, elle compte moins d’écrivains majeurs que la première. Boris Pasternak, candidat un temps au Nobel pour Le Docteur Jivago (qu’il reçoit en 1958), n’a jamais émigré et a refusé le prix sous pression soviétique — mais son œuvre est éditée à Paris (Galllimard, Feltrinelli pour l’italien, Pantheon pour l’anglais), traduite par des émigrés russes parisiens.

Nina Berberova, après la mort de Khodassevitch en 1939 et la guerre, émigre aux États-Unis en 1950. Elle ne revient à Paris que dans les années 1980, lorsque ses livres sont enfin traduits en français par Actes Sud et connaissent un succès tardif foudroyant. L’Accompagnatrice, Le Mal noir, C’est moi qui souligne deviennent des classiques. Berberova meurt en 1993 à Princeton, mais son œuvre, écrite en russe, est désormais lue d’abord en français — illustration parfaite du destin éditorial des écrivains russes à Paris.

VII. La troisième vague (1970-1991) : dissidents et samizdat

À partir des années 1970, la troisième vague apporte les dissidents : ceux que le régime soviétique laisse partir ou expulse. Andreï Siniavski (« Abram Tertz ») arrive à Paris en 1973 et enseigne à la Sorbonne jusqu’à sa mort en 1997. Il fonde avec sa femme Maria Rozanova la revue Sintaksis, qui compte parmi les plus libres de l’émigration tardive.

Victor Nekrassov, l’auteur de Dans les tranchées de Stalingrad, s’installe à Paris en 1974 et y meurt en 1987. Il est enterré à Sainte-Geneviève-des-Bois, comme Bounine. Vladimir Maximov dirige depuis Paris la revue Kontinent, financée par Springer, qui publie en russe les voix interdites en URSS.

Les éditions YMCA-Press, fondées en 1921 et installées 11, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, deviennent l’éditeur principal du samizdat russe. C’est là qu’est publié L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne en décembre 1973 — événement éditorial majeur qui change le rapport de force culturel entre Paris et Moscou. Pour les amateurs du patrimoine culturel russe en France, Heritage Russe recense les lieux, archives et traces matérielles de cette présence.

VIII. Andreï Makine et la consécration française d’un Russe

Cas unique : Andreï Makine, né à Krasnoïarsk en 1957, arrive à Paris en 1987 et choisit d’écrire directement en français — la langue de sa grand-mère française émigrée en URSS. Après des années de précarité (il vit un temps dans une chambre de bonne et même dans un caveau du Père-Lachaise selon la légende), il publie en 1995 Le Testament français qui obtient simultanément le prix Goncourt et le prix Médicis — fait sans précédent.

Makine est élu à l’Académie française en 2016 (fauteuil 5, succédant à Assia Djebar). Il représente une figure inédite : non plus un écrivain russe à Paris, mais un écrivain français d’origine russe. La distinction est subtile mais essentielle. Là où Tourgueniev traduisait, Bounine vivait en russe entouré de Russes, Makine choisit la langue de l’accueil comme langue de création. Pour les questions de traduction et de bilinguisme russo-français, le site spécialisé langue-russe.fr propose des ressources documentaires précieuses.

IX. La quatrième vague : 2022 et après

L’invasion russe de l’Ukraine le 24 février 2022 déclenche une nouvelle vague d’exil intellectuel. Boris Akounine (Grigori Tchkhartichvili), maître du polar historique russe, déjà installé à Londres, multiplie les séjours et conférences à Paris. Liudmila Oulitskaïa, voix majeure de la prose russe contemporaine, s’installe à Berlin mais publie chez Gallimard. Mikhaïl Chichkine, résidant en Suisse depuis longtemps, devient l’un des intellectuels russes les plus lus dans la presse française avec ses tribunes au Monde.

Plus jeunes, Sergueï Lebedev, Maxime Ossipov, Dmitri Glukhovski poursuivent en exil un dialogue éditorial avec leurs traducteurs et éditeurs parisiens. Les éditions Verdier, Noir sur Blanc, Actes Sud, Les Syrtes continuent de publier la littérature russe de langue russe, qu’elle s’écrive à Paris, à Berlin, à Tbilissi ou à Riga.

Cette quatrième vague pose des questions inédites : quand la Russie fait la guerre, l’écrivain russe à Paris est-il encore un passeur ou doit-il choisir un camp ? Le débat traverse les revues, les colloques, les soirées de lectures. Il prolonge, sous une forme nouvelle, la question posée dès 1920 par Bounine et Merejkovski : quelle Russie représente l’écrivain en exil ? Le projet Train des écrivains 2010, conçu à une époque plus apaisée, témoigne d’une autre saison du dialogue franco-russe — saison qu’il faudra peut-être un jour rouvrir.

Conclusion

Deux cents ans d’écrivains russes à Paris dessinent une cartographie unique : pas seulement un exil subi, mais un choix littéraire, une stratégie éditoriale, une condition d’écriture. De Karamzine témoin de la Révolution à Akounine témoin de l’invasion, en passant par Tourgueniev passeur, Bounine Nobel, Tsvétaïeva poète maudite et Makine académicien, la ville a toujours offert ce que la Russie, périodiquement, refusait à ses écrivains : la liberté de publier, la possibilité de traduire, l’oxygène d’un dialogue avec d’autres traditions.

Cette présence n’est pas un musée. Les éditions YMCA-Press existent toujours, le cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois reçoit encore des visiteurs, les rayons russes de la Bibliothèque Tourgueniev rue de Valence continuent de prêter livres et revues. Et chaque génération nouvelle d’écrivains russes en exil, qu’elle vienne par la Lituanie, l’Allemagne ou directement par avion depuis Moscou, retrouve à Paris les traces des précédentes — comme si la ville, patiemment, gardait ouvert un guichet pour la littérature russe.

C’est peut-être cela, finalement, qu’a inscrit dans la mémoire longue le Memorial 2010 des saisons croisées France-Russie : pas seulement un dialogue d’État entre deux capitales, mais la reconnaissance d’une fraternité littéraire bien plus ancienne, plus fragile, plus précieuse, qui a survécu à toutes les ruptures politiques et qui, à chaque crise, retrouve ses chemins.