Un dialogue silencieux entre deux romantismes

L’exposition La Russie romantique. Chefs-d’œuvre de la galerie Tretiakov presentee au musee de la Vie romantique (Paris 9e arrondissement) du 24 septembre 2010 au 16 janvier 2011 a ete l’une des expositions les plus delicates de la saison croisee. Modeste en nombre d’œuvres (une trentaine), discrete en volume de visiteurs (110 000 environ), elle a produit une des reflexions critiques les plus riches sur les relations artistiques entre France et Russie au XIXe siecle.

Son cadre — le musee de la Vie romantique, petite maison-atelier consacrée au romantisme francais — permettait un dialogue spatial entre deux ecoles artistiques souvent traitees comme etrangeres l’une a l’autre.

I. Le romantisme russe — un mouvement pas si lointain

Le romantisme russe est souvent concu en France comme un chapitre posterieur ou excentrique du romantisme europeen. L’exposition rappelait qu’en realite, les deux mouvements sont rigoureusement contemporains — la generation qui produit Les Derniers Jours de Pompei de Brioullov (1833) est celle qui produit La Liberte guidant le peuple de Delacroix (1830).

Les figures majeures russes

Cinq peintres structuraient l’exposition :

Karl Brioullov (1799-1852) — Souvent considere comme le pere du romantisme russe. Sa formation a l’Academie de Saint-Petersbourg, ses annees italiennes (Rome surtout), son retour en Russie comme figure nationale. Presenté notamment par un tableau italien de grande composition, prolongement de Les Derniers Jours de Pompei.

Alexei Venetsianov (1780-1847) — Le peintre-paysan. Installe dans sa propriete rurale de Safonkovo (region de Tver), il fonda une ecole de peinture paysanne qui formait des serfs talentueux. Ses tableaux de scene rurale russe constituent une originalite du romantisme russe — ethnographique, presque primitif.

Orest Kiprensky (1782-1836) — Le portraitiste. Auteur du portrait officiel de Pouchkine (1827), l’un des tableaux les plus reconnus de la galerie Tretiakov. Forme a l’Academie imperiale, il voyagea en Italie et y mourut.

Alexandre Ivanov (1806-1858) — L’auteur de L’Apparition du Christ au peuple (1837-1857), l’une des œuvres les plus ambitieuses de la peinture russe. Ivanov vecut vingt-cinq ans a Rome et fut proche de Gogol qui habitait alors la meme ville.

Vassily Tropinine (1776-1857) — Ancien serf affranchi tardivement, devenu peintre reconnu a Moscou apres son emancipation. Portrait societal, peinture d’atelier.

Les maitres francais en dialogue

Les œuvres russes dialoguaient avec les peintres francais de la collection permanente du musee de la Vie romantique : Ary Scheffer (1795-1858, peintre romantique franco-neerlandais), Delacroix (represente par des esquisses), George Sand (via ses dessins et carnets). La grande porteuse du dialogue romantique est Sand — qui correspondait avec des ecrivains russes, notamment Tourgueniev.

II. Une scenographie dialoguee

Le parti pris

Plutot que de separer les œuvres russes et francaises dans des salles distinctes, la scenographie les accrochait ensemble. Le Cavalier aimant de Brioullov dialoguait avec un Delacroix de la collection permanente. Le paysage rural de Venetsianov cotoyait des dessins de George Sand. Le portrait officiel de Pouchkine etait accroche pres d’un portrait romantique francais.

Cette osmose spatiale produisait un effet pedagogique efficace : le visiteur comprenait immediatement que les deux mouvements n’etaient pas etrangers l’un a l’autre.

Les salons d’epoque

Le musee de la Vie romantique est lui-meme une maison d’epoque — ancienne maison-atelier d’Ary Scheffer, restauree dans l’esprit 1830. Les salons tendus de velours vert, la cheminee, le piano-forte, les fenetres ouvrant sur un jardin romantique, constituaient un ecrin qui amplifiait la lecture des œuvres russes.

III. Le catalogue et les decouvertes

La publication

Le catalogue co-edite par Paris Musees et la galerie Tretiakov (sous la direction de Sylvie Lecat pour Paris, Lidia Iovleva pour Moscou) reunit une dizaine de contributions originales. Parmi les plus marquantes :

  • Galina Tchourak (Tretiakov) sur le romantisme moscovite avant 1850
  • Isabelle Berry (Paris Musees) sur les voyages de peintres russes en Italie et en France
  • Serge Fauchereau (critique d’art) sur la correspondance entre peintres russes et francais
  • Regis Michel (ex-Louvre) sur l’iconographie partagee du heros romantique

Les decouvertes iconographiques

L’exposition a permis d’identifier plusieurs influences directes peu documentees auparavant :

  • Delacroix a influence certaines compositions de Brioullov
  • Venetsianov a lu George Sand (Lettres de Paris) dans les annees 1830
  • Tropinine a correspondu avec plusieurs peintres francais de passage
  • Kiprensky a regarde Gericault a Rome entre 1828 et 1832

IV. Gogol et Pouchkine, les passerelles litteraires

Le titre de l’exposition mentionne Gogol et Pouchkine — deux ecrivains russes qui jouent un role central dans le contexte visuel. L’exposition etait autant litteraire que picturale :

  • Pouchkine (1799-1837) — son portrait par Kiprensky (1827) et par Tropinine (1827 egalement) etaient exposees cote a cote, permettant pour la premiere fois de comparer les deux icones visuelles du poete russe national. Pouchkine, bien que jamais venu en France, lisait en francais (son premier livre publie etait une traduction francaise), et a largement imite les grands ecrivains francais de son temps.

  • Gogol (1809-1852) — vit a Rome de 1836 a 1848 dans la meme maison qu’Alexandre Ivanov. Leurs echanges, tres documentes, constituent l’une des plus fertiles relations peintre-ecrivain du XIXe siecle russe. Plusieurs citations de Gogol sur l’art etaient reprises en pans muraux dans l’exposition.

V. L’heritage critique

Une reception discrete mais durable

Contrairement aux expositions plus mediatisees (Sainte Russie, Kandinsky, Exposition nationale), celle du musee de la Vie romantique a recu une reception plus discrete mais plus durable critiquement. Plusieurs articles fouilles de Philippe Dagen (Le Monde) et de Pierre Wat (Revue d’esthetique) l’ont saluee comme l’exposition critique la plus reussie de la saison.

Les programmes universitaires

Plusieurs seminaires universitaires ont ete lances dans le sillage : “Les romantismes europeens croises” au College de France (2011-2012), cours-seminaire au College des etudes russes sur Gogol et la peinture. Une these doctorale sur les voyages italiens des peintres russes et francais a ete soutenue en 2018.

Les acquisitions

Le musee d’Orsay a acquis apres l’exposition une esquisse de Brioullov (pour sa collection romantique europeenne). Le musee de la Vie romantique a vu sa frequentation progresser durablement dans les annees qui ont suivi.

Conclusion

La Russie romantique a ete l’exposition la plus sophistiquee critiquement de la saison croisee 2010 — sans etre la plus visible ni la plus mediatique. Elle a demontre que les dialogues artistiques entre les deux pays sont anciens, denses, et que les romantismes sont davantage parents qu’on ne le pense en France.

Pour prolonger : les grandes expositions de 2010, Pouchkine et les portraits franco-russes, le panorama de la saison.