Avril 2026, après-midi pluvieux dans une ville moyenne du centre de la France. Le bureau de Stéphane Dorval occupe l’étage d’une vieille maison universitaire, et l’on s’y déplace en évitant les piles de livres russes et français qui forment, sur le parquet, un labyrinthe assumé. Sur les rayonnages, des éditions de Tolstoï côtoient les essais de Georges Nivat, les carnets de Sylvie Germain, les traductions d’André Markowicz. Cet entretien constitue un portrait éditorial : il synthétise une série de conversations menées avec l’historien entre janvier et mars 2026, recomposées ici sous une forme dialoguée pour la lisibilité.

L’enjeu de la rencontre tient en une question simple : que fut, exactement, ce Train des écrivains qui a traversé l’Eurasie au printemps 2010, et qu’en reste-t-il quinze ans après, alors que la majeure partie des programmes culturels bilatéraux sont à l’arrêt depuis 2022 ? Stéphane Dorval, qui a consacré près de vingt ans à l’histoire des saisons croisées franco-russes, accepte de revenir sur cet épisode singulier — à la fois geste politique, expérience littéraire et pari éditorial.

Stéphane Dorval, historien des saisons croisées
Stéphane Dorval Historien des échanges culturels franco-russes Spécialiste des saisons croisées culturelles bilatérales depuis vingt ans, il a consacré plusieurs ouvrages à la diplomatie culturelle de 2010 et à ses suites jusqu'aux ruptures contemporaines.

L’origine du projet : une idée qui mûrit dès 2008

Claire Vasseur : Avant d'entrer dans le détail du voyage lui-même, j'aimerais comprendre comment l'idée d'un train d'écrivains traversant l'Eurasie a pu émerger. À qui doit-on cette initiative et dans quel contexte est-elle née ?
Stéphane Dorval : L'idée n'est pas tombée du ciel en mai 2010. Elle prend forme dès 2008-2009, dans la phase préparatoire de l'Année France-Russie 2010, quand le ministère français des Affaires étrangères, le ministère russe de la Culture et plusieurs maisons d'édition cherchent un événement littéraire à la hauteur des grandes expositions prévues au Louvre et au Grand Palais.

Plusieurs noms reviennent, du côté français, dans l’élaboration du projet : des éditeurs des éditions Verdier, des Éditions Noir sur Blanc, du Seuil et de Gallimard, ainsi que des conseillers culturels postés à Moscou. Côté russe, l’Institut de la traduction et l’Agence fédérale de la presse pilotent la mise en œuvre. L’objectif annoncé : “faire descendre les auteurs de leurs bureaux et les enfermer ensemble”.

Le train s’impose progressivement contre l’avion ou le bus, parce qu’il porte une charge littéraire que l’aviation n’a pas. Les organisateurs se réfèrent ouvertement à la Prose du Transsibérien de Cendrars et à l’imaginaire des grands trains russes du XIXe siècle, ceux qu’arpentaient Tolstoï et Tourgueniev. Voyez les détails sur cette filiation littéraire dans le pilier dédié au Train des écrivains 2010.

Le casting français : un équilibre entre voix confirmées et écritures jeunes

Claire Vasseur : Quinze écrivains, c'est à la fois beaucoup et peu. Comment a été constituée la délégation française ? Quelle logique éditoriale a présidé au choix ?
Stéphane Dorval : Le critère explicite des organisateurs était la diversité des générations et des esthétiques, doublée d'une exigence implicite : que chaque auteur ait déjà entretenu, par ses lectures ou ses voyages, un rapport personnel avec la culture russe. Mathias Enard, qui maîtrisait l'arabe et avait commencé à explorer les marges orientales de l'Europe, s'imposait comme une évidence. Dominique Fernandez, déjà figure ancienne du dialogue, apportait l'autorité du romancier-essayiste familier de Saint-Pétersbourg.

Olivier Rolin embarquait dans le sillage de ses récits sur les territoires sibériens et son intérêt pour les figures révolutionnaires russes. Maylis de Kerangal, plus jeune, représentait une écriture contemporaine du fragment et du collectif, avec un regard neuf sur les espaces industriels que le train allait traverser. Sylvie Germain, dont l’œuvre dialogue depuis les années 1990 avec la spiritualité orthodoxe, était une autre figure naturelle.

À ces noms s’ajoutaient des voix souvent moins citées dans le récit médiatique : Patrick Deville, qui préparait alors son cycle géographique, des poètes plus discrets, et un ou deux jeunes auteurs invités sur recommandation des éditeurs. La parité hommes-femmes était imparfaite mais sensiblement meilleure que dans la plupart des délégations littéraires françaises de la décennie 2000.

Andreï Makine, lui, n’a pas fait le voyage entier dans le train. Il a été associé à l’événement comme parrain symbolique : présent à Moscou au départ, présent à Paris à l’arrivée, il incarnait à lui seul le pont franco-russe que l’opération entendait illustrer.

Le casting russe : Prilépine, Slavnikova, Chichkine et les autres

Claire Vasseur : Du côté russe, le panorama de 2010 est foisonnant. Qui a été choisi pour représenter la littérature contemporaine russe dans ce train ?
Stéphane Dorval : La sélection russe est, à mon sens, l'élément le plus saisissant rétrospectivement. Elle réunissait des écrivains qui, dans la décennie qui a suivi, ont pris des trajectoires politiques radicalement divergentes — ce qui rend la photographie de mai 2010 d'autant plus précieuse comme document historique.

Zakhar Prilépine, alors jeune romancier en pleine ascension grâce à Sankia et à ses récits de la guerre de Tchétchénie, faisait partie de la délégation. Il représentait à l’époque une nouvelle prose russe brutale, ancrée dans les traumatismes post-soviétiques. Olga Slavnikova, prix Booker russe pour 2017, apportait la dimension de la science-fiction littéraire et de l’allégorie politique. Mikhaïl Chichkine, déjà installé à Zurich et lauréat de prix prestigieux, incarnait la diaspora littéraire russophone européenne.

Liudmila Oulitskaïa, figure morale autant que littéraire, voix critique à l’égard du pouvoir, complétait la délégation aux côtés d’auteurs plus expérimentaux comme Vladimir Sorokine — dont la participation effective varie selon les sources que j’ai consultées dans les archives. Plusieurs poètes moscovites et pétersbourgeois étaient également du voyage, dont les noms méritent d’être cités même s’ils n’ont pas la notoriété internationale des précédents.

L’élément frappant aujourd’hui, c’est qu’aucun observateur en mai 2010 n’aurait pu prédire qu’au printemps 2022, ces écrivains se retrouveraient dispersés entre l’exil, le silence ou, dans le cas de Prilépine, l’engagement militaire dans le Donbass.

L’itinéraire concret : douze escales de Moscou à Paris

Claire Vasseur : Pouvez-vous restituer l'itinéraire effectif du train ? On entend souvent parler de "Transsibérien", mais le tracé réel a été plus complexe.
Stéphane Dorval : Précisons d'emblée : il ne s'agissait pas du Transsibérien à proprement parler, qui relie Moscou à Vladivostok. Il s'agissait d'un **train spécial**, composé d'une dizaine de voitures réservées, qui a emprunté une partie des voies transsibériennes vers l'est avant de redescendre par l'Europe centrale. L'allure était volontairement lente, avec des arrêts longs.

Le départ s’est fait depuis la gare Belorousskaïa de Moscou le 25 mai 2010, après une cérémonie d’embarquement. Le train a remonté vers Nijni-Novgorod, ancienne Gorki, ville fluviale et littéraire majeure, où une première lecture publique a eu lieu dans la maison de l’écrivain. Étape suivante, Iekaterinbourg, à l’orée de l’Oural, lieu chargé pour son histoire impériale et soviétique.

Le train est ensuite redescendu vers Kazan, capitale du Tatarstan, où la rencontre des auteurs avec le public bilingue tatar-russe a constitué un moment fort. Puis Saint-Pétersbourg pour deux jours d’escale dans la ville de Pouchkine et de Dostoïevski, avant le passage en Biélorussie par Minsk, brève escale plus protocolaire.

L’entrée dans l’Union européenne s’est faite par Varsovie, où l’accueil polonais a été chaleureux mais teinté d’une réserve historique compréhensible. Berlin a été une étape majeure, avec rencontre dans le hall de la gare et lecture publique. Cologne et Strasbourg ont accueilli les dernières escales avant l’arrivée triomphale à Paris-Gare du Nord le 13 juin 2010.

Soit, en tout, près de vingt jours entre les préparatifs moscovites et la cérémonie de clôture parisienne, dont une quinzaine effectivement passés à bord du train.

Quai de la gare Belorousskaïa à Moscou, point de départ du Train des écrivains 2010

Lectures publiques, traductions improvisées : la vie à bord

Claire Vasseur : Que faisaient concrètement les écrivains à bord, entre deux escales ? On peut imaginer le mythe du wagon littéraire, mais quelle était la réalité quotidienne ?
Stéphane Dorval : Le programme officiel prévoyait deux ateliers quotidiens : un atelier de traduction collective le matin, où chaque auteur lisait un fragment de son œuvre dans sa langue, immédiatement traduit oralement par les interprètes embarqués, puis discuté en groupe ; un atelier d'écriture en commun l'après-midi, sur des contraintes proposées par roulement.

La réalité, m’ont raconté plusieurs participants dans leurs entretiens ultérieurs, a été plus chaotique et plus intéressante. Les ateliers tenaient mal le rythme du train : la fatigue s’accumulait, les escales bouleversaient les horaires, et les discussions improvisées dans les wagons-bars supplantaient souvent les sessions formelles.

Il y avait, à bord, des traducteurs professionnels — Anne Coldefy-Faucard, André Markowicz par moments selon les étapes — sans qui rien n’aurait fonctionné. Le russe et le français se croisaient en permanence, avec l’anglais comme langue de secours. Plusieurs auteurs ont raconté que la glace s’était brisée lors d’un repas tardif quelque part entre Iekaterinbourg et Kazan, autour d’une bouteille de vodka et d’une discussion sur Dostoïevski qui a duré jusqu’à l’aube.

Aux escales, le programme public était dense : conférences en bibliothèque, rencontres avec les étudiants, lectures bilingues dans les théâtres locaux. Voyez sur ce point les rapprochements possibles avec d’autres formats de rencontre, comme le festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo en 2010, qui se déroulait quasiment simultanément.

Le retentissement médiatique en 2010

Claire Vasseur : L'événement a-t-il eu l'écho espéré dans la presse française et russe ? Quinze ans plus tard, on peut se demander si l'opération a tenu ses promesses médiatiques.
Stéphane Dorval : La couverture a été massive, mais inégale. En Russie, les grands quotidiens — *Kommersant*, *Novaïa Gazeta*, *Rossiïskaïa Gazeta* — ont suivi l'opération étape par étape, avec un correspondant embarqué pour certains titres. Les chaînes Kultura et Rossiya 1 ont diffusé des reportages quotidiens. La télévision publique russe a particulièrement insisté sur la dimension symbolique : "la culture russe revient en Europe occidentale par le train, par les écrivains, comme jadis".

En France, la couverture a été plus dispersée. Le Monde des Livres, Libération, La Croix ont publié des reportages substantiels. Télérama a consacré un dossier. Mais le grand public est resté largement en marge : la concurrence de l’actualité politique, la simultanéité avec d’autres événements de l’Année France-Russie 2010 — l’exposition Sainte Russie au Louvre, l’exposition Russie nationale au Grand Palais — ont éparpillé l’attention.

Rétrospectivement, ce sont les publications littéraires postérieures qui ont assuré la mémoire de l’événement bien plus que la presse de l’époque. Les textes de Mathias Enard, d’Olivier Rolin, de Maylis de Kerangal portent tous, à divers degrés, des traces de ce voyage. Sylvie Germain a évoqué des fragments de paysages traversés dans des essais ultérieurs.

Les livres nés du voyage

Claire Vasseur : Justement, parlons de l'empreinte littéraire concrète. Quels ouvrages identifiables peut-on rattacher au Train des écrivains ?
Stéphane Dorval : Il faut être prudent ici, car aucun livre n'a été publié sous l'étiquette officielle "Carnets du Train des écrivains 2010". Le projet d'un volume collectif a existé, été discuté chez plusieurs éditeurs, mais n'a finalement pas abouti — peut-être parce que les écrivains préféraient digérer le voyage à leur rythme.

En revanche, on peut identifier des traces diffuses. Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants de Mathias Enard, paru en 2010, est antérieur au voyage et ne lui doit donc rien directement, mais ses œuvres ultérieures, notamment Boussole en 2015, intègrent une matière géographique et culturelle qui doit indirectement à ce type d’expérience eurasiatique.

Olivier Rolin a publié plusieurs textes dans les années qui ont suivi, dont des récits sibériens, qui s’appuient en partie sur des notes prises pendant le trajet. Maylis de Kerangal, dans Tangente vers l’est paru en 2012, livre un récit court explicitement inspiré du Transsibérien — sans qu’il s’agisse d’une transcription du voyage de 2010, mais l’expérience l’a manifestement nourri.

Côté russe, plusieurs nouvelles publiées dans des revues comme Znamia ou Novyi Mir portent la trace du voyage. Une anthologie bilingue, parue en édition restreinte chez un éditeur indépendant, a rassemblé une dizaine de textes courts en 2011. Pour les amateurs de la littérature russe traduite, le travail des passeurs continue : voyez par exemple le panorama proposé par Langue Russe, qui suit régulièrement les nouvelles publications franco-russes.

Compartiment de train, écrivains en discussion devant un samovar et des livres

Ce qu’il reste de l’événement quinze ans après

Claire Vasseur : En 2026, alors que les programmes culturels bilatéraux sont à l'arrêt depuis 2022, comment regarder rétrospectivement le Train des écrivains ? Que reste-t-il, vraiment, de cette opération ?
Stéphane Dorval : Trois choses, à mon sens, demeurent vivantes.

Premièrement, un corpus littéraire. Les œuvres écrites par les participants dans la décennie 2010-2020 sont là, traduites pour beaucoup, et constituent un témoignage durable de ce que pouvait produire un dialogue franco-russe organisé. Ces livres ne disparaîtront pas avec la rupture politique : ils continuent d’être lus, étudiés, enseignés.

Deuxièmement, un réseau humain. Les amitiés nouées entre Mathias Enard et certains auteurs russes, entre Maylis de Kerangal et des poètes pétersbourgeois, ont survécu aux ruptures officielles. Plusieurs de ces écrivains continuent à correspondre par-dessus les fractures, à se rencontrer en pays tiers, à se traduire mutuellement dans des revues. Ce réseau silencieux est précieux pour l’avenir.

Troisièmement, une mémoire institutionnelle. Les archives, les enregistrements vidéo, les correspondances éditoriales constituent une source documentaire de premier plan pour comprendre ce que furent les saisons croisées. Quand la diplomatie culturelle franco-russe redeviendra possible — et elle le redeviendra, l’histoire longue nous l’enseigne, voyez les précédents que je détaille dans le contexte des saisons croisées 2010-2018 — ce sont ces archives qui serviront de base.

Le contraste avec l’arrêt des échanges après 2022

Claire Vasseur : L'arrêt brutal de la coopération culturelle après février 2022 a-t-il refermé définitivement la séquence des saisons croisées, ou s'agit-il d'une parenthèse historique ?
Stéphane Dorval : En tant qu'historien, je me méfie des verdicts définitifs. La séquence 2010-2022 a été, soyons clairs, exceptionnelle dans l'histoire des relations culturelles franco-russes : douze années de programmation continue, avec l'Année France-Russie 2010, l'Année du Tourisme 2016-2017, l'Année de la Langue russe en France 2018-2019, des saisons théâtrales et musicales, des coproductions cinématographiques. Jamais auparavant on n'avait connu une telle densité de programmation officielle.

L’arrêt depuis 2022 est, factuellement, total côté institutionnel. Aucun nouveau programme bilatéral n’a été lancé, les coopérations universitaires sont gelées, les visas sont restreints, les financements croisés ont disparu. Pourtant, en parallèle, un dialogue culturel souterrain persiste : traductions individuelles, publications dans des maisons d’édition indépendantes, festivals en pays tiers — Genève, Berlin, Tbilissi.

L’histoire longue, depuis Pierre le Grand, montre que les relations culturelles franco-russes ont connu plusieurs cycles de gel et de dégel. La période 1917-1924, après la Révolution d’Octobre, a vu une rupture officielle compensée par l’arrivée massive de la diaspora littéraire russe à Paris. La période 1947-1956 a connu un gel diplomatique tempéré par les voyages d’écrivains. Chaque fois, le dialogue a repris, mais sous des formes nouvelles.

Le Train des écrivains 2010 appartient désormais à l’archive, mais il fait partie du capital culturel sur lequel pourra s’appuyer un futur redémarrage, dont la date reste imprévisible.

La place du Train dans la longue histoire des saisons croisées

Claire Vasseur : Pour conclure, comment situer cet événement dans la généalogie des grands gestes de diplomatie culturelle franco-russe, depuis Diaghilev jusqu'à aujourd'hui ?
Stéphane Dorval : Le Train des écrivains 2010 n'invente rien : il s'inscrit dans une tradition longue. Diaghilev et les Saisons russes de 1909-1929 avaient inventé le format du **grand débarquement artistique** : une délégation russe traversant l'Europe pour montrer au public parisien ce dont la culture russe était capable. Le Train de 2010 inverse partiellement le geste, en faisant traverser ensemble des Russes et des Français, et en orientant le mouvement d'est en ouest.

On peut aussi rappeler les voyages d’écrivains français en URSS dans les années 1930 — Gide, Rolland, Malraux —, qui ont produit des livres parfois mémorables, parfois embarrassants. Le Train de 2010 est l’héritier critique de cette tradition : pas de pèlerinage politique, pas de visite Potemkine, mais un dialogue d’égal à égal entre auteurs adultes.

Plus largement, les saisons croisées du XXIe siècle ont innové en multipliant les formats : expositions monumentales, comme Sainte Russie au Louvre en 2010, événements littéraires comme le Train, festivals de cinéma, coproductions théâtrales. Cette diversification des supports est probablement la principale leçon technique des saisons croisées 2010-2018, et celle qui pourrait être reprise lors d’une éventuelle reprise.

Pour le contexte du XIXe siècle qui sous-tend tout cet héritage, je recommande la documentation historique rassemblée par le Cercle Pouchkine, qui couvre le siècle d’or russe — Pouchkine, Lermontov, Gogol — sans lequel les écrivains de 2010 n’auraient pas pu dialoguer comme ils l’ont fait.

Questions rapides — les idées reçues

Le Train des écrivains était un Transsibérien. — Faux et vrai : c’était un train spécial commandé pour l’occasion qui empruntait une grande partie de la voie transsibérienne avant de bifurquer vers l’Europe centrale. Le Transsibérien proprement dit relie Moscou à Vladivostok, et n’a jamais été repris dans son intégralité par cette opération.

Les écrivains français parlaient russe pendant le voyage. — Faux pour la plupart, vrai pour quelques-uns. Andreï Makine et André Markowicz, présents par moments, étaient parfaitement bilingues. Mathias Enard avait des bases. Mais l’essentiel des échanges passait par les interprètes embarqués, ce qui n’a empêché ni les amitiés ni les complicités.

Le Train est reparti de Paris vers Moscou en 2011. — Faux. Aucun voyage retour symétrique n’a été organisé. L’idée a été évoquée à plusieurs reprises mais n’a jamais reçu de financement pérenne, malgré l’enthousiasme des participants français et russes.

Toutes les œuvres écrites pendant le voyage ont été publiées. — Faux. Plusieurs textes courts ont paru dans des revues, mais aucun volume collectif officiel n’a finalement vu le jour, contrairement au projet initial.

L’événement a été financé uniquement par la France. — Faux. Le financement était mixte, partagé entre le ministère français des Affaires étrangères, le ministère russe de la Culture, l’Institut russe de la traduction et plusieurs sponsors privés des deux pays — voir le pilier sur le mécénat des entreprises lors de la saison 2010.

Les écrivains étaient logés dans des wagons de luxe. — Vrai en partie. Le train spécial comportait des compartiments confortables mais pas luxueux, équivalents à une seconde classe européenne haut de gamme. Aucun wagon-restaurant gastronomique, contrairement à certains récits embellis.

Andreï Makine a écrit un livre sur le voyage. — Faux. Makine n’a pas publié d’ouvrage spécifiquement consacré au Train des écrivains, bien qu’il ait évoqué l’événement dans plusieurs entretiens et préfaces ultérieurs.

Conclusion — les trois choses à retenir

Stéphane Dorval : Premièrement, le Train des écrivains 2010 fut un acte de diplomatie culturelle audacieux, qui prit le risque de l’enfermement de quinze auteurs pendant deux semaines, là où les conférences classiques et les festivals d’auteurs préfèrent la rencontre brève. Cet enfermement a été créateur, et la formule, malgré ses imperfections, mérite d’être étudiée par les organisateurs futurs de programmes bilatéraux.

Stéphane Dorval : Deuxièmement, l’événement a été un révélateur de la diversité littéraire russe au moment précis où elle entrait dans une décennie de transformations politiques majeures. La photographie de mai 2010, qui rassemblait Prilépine, Slavnikova, Chichkine, Oulitskaïa et Makine sur un même quai, est devenue, rétrospectivement, un document historique précieux sur ce moment d’apparente unité culturelle avant les ruptures.

Stéphane Dorval : Troisièmement, le Train s’inscrit dans une histoire longue des saisons croisées franco-russes qui ne s’arrête pas en 2022. Les cycles de gel et de dégel diplomatique des trois derniers siècles enseignent qu’aucune rupture n’est définitive, et que les œuvres et les amitiés produites pendant les phases d’ouverture continuent de circuler, sous d’autres formes, pendant les phases de fermeture. Le capital culturel accumulé entre 2010 et 2022 reste disponible pour la suite — quelle qu’elle soit, et quand qu’elle vienne.