19 mai 1909, Theatre du Chatelet

Le 19 mai 1909, a 20 heures, le rideau du Theatre du Chatelet a Paris se leve sur la premiere Saison russe organisee par Serge Diaghilev. Le public — Tout-Paris culturel rassemble — decouvre les premiers ballets du programme : Le Pavillon d’Armide, Les Danses polovtsiennes d’Igor Borodine, Cleopatre. A la fin de la soiree, l’ovation est telle que la premiere revient sur scene sept fois.

Ce soir-la, sans que le public le sache exactement, nait une revolution artistique qui va transformer la danse, la musique et les arts visuels europeens pour plus d’un demi-siecle. Les Ballets russes de Diaghilev constituent l’evenement culturel majeur du debut du XXe siecle a Paris.

I. Serge Diaghilev, impresario

Le parcours personnel

Serge Pavlovitch Diaghilev est ne en 1872 dans une famille de la petite noblesse russe. Il etudie le droit a l’Universite de Saint-Petersbourg mais s’oriente rapidement vers la critique d’art. En 1898, avec Alexandre Benois et Leon Bakst, il fonde la revue “Le Monde des arts” (Mir Iskoustva), vehicule majeur de l’avant-garde russe.

Nomme en 1899 consultant artistique au Theatre imperial Mariinsky, il en est ecarte en 1901 apres des conflits avec la direction. Il organise des expositions d’art russe a Saint-Petersbourg puis a Paris : en 1906, l’exposition “Peinture russe” au Salon d’Automne parisien connait un succes critique notable.

L’idee des Saisons

A partir de 1907, Diaghilev organise des concerts symphoniques russes a Paris — premieres des œuvres russes peu connues en Occident. En 1908, il monte l’opera Boris Godounov de Moussorgsky avec Fiodor Chaliapine au Theatre de l’Opera de Paris — succes retentissant.

En 1909, il prend la decision d’etendre : les ballets russes s’ajouteront aux operas. La premiere Saison russe sera une programmation mixte — opera, ballet, concert — dediee a promouvoir la culture russe a Paris.

II. Les artistes de la premiere Saison

Les danseurs

Vaslav Nijinsky (1890-1950) — Jeune danseur etoile du Mariinsky, alors age de 19 ans. Il devient immediatement l’attraction principale. Sa technique (levitation apparente, moelleux du “ballon”, precision des pirouettes) emeut Paris.

Anna Pavlova (1881-1931) — Danseuse etoile du Mariinsky deja connue en Europe, elle interprete dans La Mort du cygne de Fokine le soir de la premiere — ballet qui deviendra son rôle-signature.

Tamara Karsavina (1885-1978) — Partenaire privilegiée de Nijinsky, elle danse dans plusieurs ballets de la Saison avec une grace supreme que la presse francaise compare a la ballerine ideale.

Les choregraphes et les peintres

Michel Fokine (1880-1942) — Jeune choregraphe russe qui revolutionne la danse. Ses ballets rompent avec la tradition academique du ballet classique : elimination du solo, priorite a la choregraphie d’ensemble, prise en compte de la psychologie des personnages, fusion de la danse avec la musique et le decor.

Leon Bakst (1866-1924) — Peintre decorateur. Ses costumes et decors pour Cleopatre (1909), Scheherazade (1910), Le Spectre de la rose (1911) transforment la mode parisienne. La “vogue orientalisante” des annees 1910-1920, qui influence Paul Poiret, naquit avec Bakst.

Alexandre Benois (1870-1960) — Peintre, scenographe, theoricien. Co-fondateur du Monde des arts. Il decorere Le Pavillon d’Armide, puis Petrouchka (1911) sur lequel il travaille avec Stravinsky.

Nikolai Roerich (1874-1947) — Peintre archeologiste, auteur des decors de Les Danses polovtsiennes (1909) puis du Sacre du printemps (1913).

III. Les ballets qui changent la danse

Les Sylphides (1909)

Les Sylphides (choregraphie Fokine d’apres Chopin, orchestration Glazounov) est le premier ballet de la premiere Saison. Sans intrigue, purement esthetique, il est considere aujourd’hui comme l’un des ballets romantiques majeurs. Il etablit un nouveau type de ballet : abstrait, purement musical, sans recit.

Cleopatre (1909)

Cleopatre (music mosaique composite, decor Bakst) est plus spectaculaire : la danseuse Ida Rubinstein dans le role de Cleopatre, costumes somptueux, decor orientaliste. Scandale moral parisien modere (certains estimant Ida Rubinstein trop legerement vetue).

L’Oiseau de feu (1910, Saison suivante)

L’Oiseau de feu (musique Stravinsky, choregraphie Fokine, decor Golovin) constitue la premiere commande a Stravinsky. Il revele une nouvelle generation compositeur-choregraphe-peintre travaillant ensemble. Succes immediat, devenu ballet signature du repertoire Diaghilev.

Petrouchka (1911)

Petrouchka (Stravinsky, Fokine, Benois) prolonge la demarche avec un ballet folklorique de foire d’hiver. Le role-titre est tenu par Nijinsky. Succes continue ; le ballet entre dans le repertoire universel.

Le Sacre du printemps (1913)

Le 29 mai 1913, au Theatre des Champs-Elysees nouvellement inaugure, creation du Sacre du printemps : musique de Stravinsky, choregraphie de Nijinsky (et non Fokine), decors et costumes de Roerich.

Le scandale explose pendant la representation. Le public se divise violemment — huees, applaudissements, invectives, lancement d’objets. La police intervient. La presse du lendemain est unanimement choquee — mais certains critiques (Jean Cocteau, Claude Debussy) defendent l’œuvre.

Avec le recul, Le Sacre du printemps est l’une des œuvres fondatrices de la modernite musicale. Son scandale est devenu mythique et structure aujourd’hui la legende des Ballets russes.

IV. Les effets durables

Sur la danse

Apres Diaghilev, le ballet ne peut plus etre purement academique. La revolution Fokine-Nijinsky est permanente : les ballets doivent desormais integrer un propos esthetique, un dialogue avec les avant-gardes, un engagement plastique. L’Opera de Paris, apres plusieurs decennies de resistance, finit par integrer ces principes (Serge Lifar a partir de 1930).

Sur la musique

Stravinsky devient la figure majeure de la modernite musicale. Il commande aussi a Ravel, Debussy, Satie, Falla, Poulenc, Prokofiev des œuvres nouvelles. Les Ballets russes produisent plus de 50 partitions originales entre 1909 et 1929 — corpus exceptionnel.

Sur les arts plastiques

Les peintres (Bakst, Benois, Goncharova, Larionov, puis Picasso, Matisse, Braque, Miro, Derain) travaillent avec Diaghilev comme premiere collaboration artistique entre peinture moderne et spectacle. L’avant-garde cubiste, surrealiste, abstraite penetre la scene avec les Ballets.

Sur la mode

La vogue orientalisante declenchee par Bakst influence Paul Poiret, Madeleine Vionnet, l’ensemble de la mode parisienne 1910-1925. Les couleurs, les motifs, les coupes russe-orientaux irriguent les collections haute couture.

V. L’heritage

La mort de Diaghilev (1929)

Diaghilev meurt a Venise en aout 1929, a 57 ans. Avec lui s’eteint la compagnie — aucun successeur n’est prepare pour en prolonger le projet. Les Ballets russes sont dissous. Plusieurs compagnies derivees (Ballet russe de Monte-Carlo, Original Ballet Russe) tenteront d’en continuer l’heritage sans atteindre l’ambition originelle.

Le centenaire (2009)

Le centenaire de la premiere Saison russe est commemore mondialement en 2009. Plusieurs expositions : Musee des Arts decoratifs (Paris), Victoria and Albert Museum (Londres), National Library of Russia (Saint-Petersbourg). Publications, colloques, spectacles. La France 2010 incorpore ce centenaire dans sa saison croisee comme reference fondatrice.

La presence contemporaine

En 2026, le repertoire Diaghilev est toujours joue par l’Opera de Paris (Petrouchka, L’Oiseau de feu, Le Sacre), le Ballet du Mariinsky, le Bolchoi. Les Ballets russes sont l’un des rares chapitres de l’histoire de la danse dont le public generalise connait les noms : Diaghilev, Nijinsky, Bakst, Stravinsky.

Conclusion

Les Saisons russes de Diaghilev a Paris (1909-1929) ont redefini la danse, la musique et les arts visuels du XXe siecle. Elles sont la matrice de tout l’art moderne europeen. Leur memoire, celebree en 2010 lors de l’Annee France-Russie, reste l’une des plus puissantes de l’histoire culturelle franco-russe.

Pour prolonger : les Ballets russes en France, les portraits des figures choregraphiques, l’Annee France-Russie 2010.