Au printemps 2010, un train quitte Moscou pour relier Paris à travers l’Eurasie. À bord, quinze écrivains français et une dizaine d’auteurs russes partagent, pendant quinze jours, repas, lectures et discussions improvisées à travers les steppes, les forêts de bouleaux et les métropoles industrielles de l’ex-empire soviétique. Parmi les Français, trois voix se distinguent, chacune avec un rapport singulier à la Russie : Mathias Énard, qui y a voyagé dans sa jeunesse et en a tiré une conscience aiguë des civilisations qui se superposent ; Maylis de Kerangal, dont l’œil acéré de narratrice capte les géographies humaines avec une précision presque géologique ; et Andreï Makine, qui n’est pas “à bord” au sens strict mais est présent en esprit et en chair à Moscou et à Paris, lui qui est né sibérien et est devenu académicien français.

Quinze ans après ce voyage, alors que les échanges culturels officiels entre France et Russie sont à l’arrêt depuis 2022, ces trois noms restent des marqueurs essentiels d’une relation franco-russe que la géopolitique n’a pas entièrement effacée. Portrait croisé, ancré dans l’histoire des échanges culturels franco-russes depuis 2010.

I. Mathias Énard : la Russie comme lisière de l’Orient

La biographie littéraire de Mathias Énard commence dans les années 1980, quand un étudiant en persan et en arabe traverse l’URSS en train pour rejoindre l’Orient. Ce voyage, bref mais fondateur, lui donne sa première intuition : la Russie n’est pas une frontière mais une lisière, un espace où l’Europe et l’Asie s’entremêlent sans se résoudre.

Énard est né en 1972 à Niort. Après des études d’arabe, de persan et d’hébreu à l’INALCO, il s’installe à Barcelone où il vit encore. Son premier roman, La Perfection du tir (2003), évoque un tireur d’élite dans une guerre du Proche-Orient. Mais c’est avec Zone (2008, Actes Sud) qu’il s’impose — un monologue fleuve de cinq cents pages racontant un voyage en train de Milan à Rome, où le narrateur fait défiler les guerres du XXe siècle, de la Russie soviétique à la Bosnie, de la Palestine au Liban.

Dans Zone, la Russie soviétique apparaît comme l’une des matrices du désastre européen du siècle. Stalingrad, le Goulag, la purge de 1937 : autant de nœuds dans la trame que le narrateur dévide. Ce n’est pas une Russie pittoresque ni culturelle, c’est une Russie historique, douloureuse, inextricable de l’Europe.

Sept ans plus tard, Boussole (2015, Actes Sud, Prix Goncourt) change de registre. Le narrateur, Franz Ritter, est un musicologue viennois qui passe une nuit blanche à relire ses carnets de voyage en Orient — Iran, Syrie, Turquie — et à ressasser sa relation avec Sarah, une orientaliste française. Dans ce roman, la Russie joue un rôle particulier : elle est le “bord oriental de l’Occident” selon la formule du narrateur, un pays où Tchaïkovsky a absorbé l’orientalisme autant que le néoclassicisme, où Stravinsky a inventé le XXe siècle musical en Occident. Boussole cite Glinka, Rimsky-Korsakov, les Ballets russes de Diaghilev, et la relation entre Paris et Moscou comme épicentre de la modernité artistique des années 1890-1920.

Son passage dans le Train des écrivains 2010 n’a pas engendré de livre directement russe, mais il a renforcé cette conviction qu’Énard formule depuis lors dans ses entretiens : la Russie est l’un des nœuds où se jouent les grandes questions de l’Europe contemporaine, et un écrivain qui ne l’a pas traversée manque quelque chose d’essentiel sur sa propre civilisation.

En 2026, Énard continue de publier chez Actes Sud et d’enseigner la littérature arabe à l’Université de Barcelone. Ses prises de position sur la guerre en Ukraine depuis 2022 sont nuancées — refus de la guerre, refus aussi de l’amalgame entre “la Russie” et “Poutine”, conviction que la culture russe reste un patrimoine commun de l’humanité.

Fenêtre de train traversant une plaine enneigée, paysage sibérien ou russe, ambiance mélancolique et poétique.

II. Maylis de Kerangal : le train comme laboratoire de l’écriture

Si Énard aborde la Russie par la géopolitique et l’histoire des civilisations, Maylis de Kerangal l’approche par la géographie humaine et le corps en mouvement. Née en 1967 au Havre, elle a grandi dans un milieu de ports et de transits qui marque durablement son écriture : les espaces de passage, les corps qui voyagent, les vitesses différentes dans un même monde.

Son roman Naissance d’un pont (2010, Verticales, Prix Médicis) paraît l’année même du Train des écrivains, et il est déjà là, entier, cet art de Kerangal : une construction monumentale en Oregon, des ouvriers de dix nationalités différentes, une géographie précise et des corps en travail. Quatre ans plus tard, Réparer les vivants (2014, Verticales) la propulse au premier rang de la littérature française : vingt-quatre heures de la vie d’un cœur à transplanter, entre la mort d’un surfeur et la renaissance d’une femme malade, racontées dans une langue qui suit les rythmes biologiques et administratifs de la médecine moderne.

Qu’est-ce que la Russie, dans cette trajectoire ? Une expérience de décélération. Kerangal a évoqué, dans plusieurs entretiens, l’impression d’un “temps différemment compté” pendant le voyage de 2010. Le train eurasiatique n’avance pas à la vitesse des TGV ou des Eurostar. Il traverse des paysages où l’on peut s’asseoir deux heures face à la même forêt de bouleaux sans que rien ne change — et cette immobilité dans le mouvement a nourri une réflexion sur la vitesse que l’on retrouve dans À ce stade de la nuit (2015) et dans ses textes sur l’Arctique.

Elle n’a pas écrit de roman “sur la Russie” au sens strict, mais sa Russie de 2010 a laissé des traces dans sa pratique littéraire : une attention au corps collectif en transit, à la langue qui circule entre des personnes qui ne partagent pas le même idiome, à la manière dont un espace géographique immense peut rendre les êtres simultanément très proches et très lointains.

En 2026, elle publie régulièrement chez Verticales et Gallimard, et participe à des jury et résidences internationaux. Son rapport à la Russie d’aujourd’hui est celui d’une écrivaine qui distingue soigneusement le pays, sa culture et son régime politique — et qui continue de penser que le voyage de 2010 appartient à une histoire qui mérite d’être préservée, même si les conditions qui l’ont rendu possible n’existent plus.

III. Andreï Makine : écrire en français sur la Russie de l’intérieur

Le cas d’Andreï Makine est singulier dans la littérature mondiale : un romancier né en Sibérie qui écrit directement en français, sans passer par la traduction, et qui est devenu académicien français tout en restant la voix la plus puissante de ce que fut l’Union soviétique pour ceux qui y ont grandi.

Né en 1957 à Krasnoïarsk, Makine grandit dans une URSS finissante, étudie la philologie française à l’Université de Léningrad et arrive à Paris en 1987, à trente ans, en demandant l’asile politique au cimetière du Père-Lachaise — selon la légende qu’il a lui-même construite et que ses biographes contestent partiellement. Il passe des années difficiles à vivre de petits jobs et à écrire, avant de connaître une percée inattendue.

Son roman Le Testament français (Mercure de France, 1995) raconte l’histoire d’un enfant soviétique élevé par une grand-mère française qui lui parle du Paris d’avant-guerre comme d’un paradis perdu. Ce roman autobiographique déguisé devient l’un des phénomènes éditoriaux de 1995 : double lauréat du Prix Goncourt et du Prix Médicis — exploit unique dans l’histoire des deux prix — il est traduit en quarante langues et fait de Makine une célébrité littéraire mondiale.

Mais ce qui distingue Makine des autres écrivains franco-russes de sa génération, c’est sa capacité à incarner les deux cultures de l’intérieur. Il ne décrit pas la Russie depuis Paris avec la distance de l’exilé contemplateur. Il l’habite depuis les viscères : les soviétiques d’avant perestroïka, les kolkhozes, la guerre de Finlande, les goulags de la Kolyma, la neige de Sibérie comme expérience physique. Et il décrit la France depuis l’émerveillement d’un homme qui a grandi en la rêvant — ses paysages, sa langue, ses librairies, ses poulaillers de province, sa résilience.

Son rôle dans la Saison croisée 2010 est celui d’un passeur symbolique : il n’a pas traversé le Train des écrivains dans sa totalité, mais il était présent aux événements parisiens et moscovites, lu et cité par les auteurs russes et français comme la preuve vivante qu’un pont littéraire entre les deux pays était possible. Voir aussi notre article sur le Train des écrivains 2010 pour le contexte de cet événement.

Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, Makine a publié dans Le Figaro Littéraire des textes très critiques envers Vladimir Poutine, sans renoncer pour autant à la Russie littéraire — celle de Tchekhov, de Bounine, de Pasternak — qu’il défend comme un trésor commun de l’humanité. En 2024, il a préfacé une anthologie de la poésie russe traduite en français, pour ce qui compte parmi les auteurs russes les plus traduits — apprendre le russe des grands auteurs.

En 2026, à 68 ans, il continue de publier chez Seuil et au Cherche Midi, et reste l’académicien le plus régulièrement invité dans les médias pour commenter la relation France-Russie — une position inconfortable et nécessaire.

Café parisien élégant, deux personnes de dos en conversation intellectuelle, livres sur la table, lumière tamisée.

IV. Ce que ces trois regards révèlent de la relation France-Russie

Ces trois voix — Énard, Kerangal, Makine — n’ont pas le même rapport à la Russie ni à l’histoire des Saisons croisées. Énard l’approche comme géographe des civilisations, Kerangal comme architecte des espaces humains en transit, Makine comme survivant et témoin de l’intérieur.

Ce qu’elles partagent, en 2026, c’est une même résistance à la simplification binaire : la Russie n’est pas réductible à son régime, la culture n’est pas réductible à la politique, et le travail de la littérature — qui prend du temps, qui s’inscrit dans la durée — ne peut pas être interrompu par les ruptures diplomatiques.

Cette conviction est aussi celle du magazine France-Russie 2010 : que l’archive mémorielle des échanges culturels a une valeur en elle-même, indépendante des conditions géopolitiques du moment. Les écrivains de 2010 continuent d’écrire. Leurs livres continuent d’être lus des deux côtés de la frontière. Et les questions qu’ils posent — sur la mémoire, l’exil, les langues, les civilisations qui se croisent — sont plus actuelles que jamais.

V. L’héritage du Train des écrivains 2010 en 2026 : d’autres voix françaises sur la Russie

Le Train des écrivains 2010 a créé une génération de lecteurs et d’auteurs sensibilisés à la Russie par l’expérience directe. Aux côtés d’Énard et de Kerangal, plusieurs autres romanciers français ont, dans les quinze années suivantes, publié des œuvres où la Russie joue un rôle significatif.

Sylvie Germain, qui était sur le train, a intégré des fragments de son voyage sibérien dans ses textes sur le silence et l’étendue des paysages. Olivier Rolin, voyageur de la Russie de longue date (auteur de Sibérie en 2011), a prolongé son travail sur la mémoire soviétique. Jean-Marie Rouart, académicien comme Makine, publie régulièrement sur les relations franco-russes dans l’histoire longue.

Pour l’horizon 2026, c’est souvent parmi les écrivains plus jeunes que l’on trouve les traitements les plus directs de l’actualité : des romanciers ukrainiens traduits en français (Oksana Zaboujko, Serhiy Zhadan) occupent un espace que la production franco-russe ne peut plus occuper depuis 2022 sans précautions. La Russie se lit désormais dans une tension inédite entre la mémoire culturelle et l’actualité politique.

Lire l’article de référence sur les écrivains russes émigrés à Paris pour l’histoire longue de cette présence littéraire russe en France, et l’entretien avec un historien du Train des écrivains pour les détails de l’organisation de l’événement.