Un salon transnational

Au XIXe siècle, sous les apparences des frontières nationales, un salon littéraire transnational lie Paris et Saint-Pétersbourg. Trois figures structurent ce salon : Ivan Tourgueniev (1818-1883) a Bougival, Gustave Flaubert (1821-1880) a Rouen, Leon Tolstoï (1828-1910) en Russie. Leur correspondance, leurs rencontres, leurs influences mutuelles constituent l’un des échanges littéraires les plus fertiles du XIXe siècle, précurseurs directs de la vague des écrivains russes émigrés à Paris du siècle suivant.

Ce salon ne se réunissait pas dans un lieu unique. Il circulait — des Frenes a Bougival a la Croisette de Flaubert, de la rue de Douai (Paris) a Spasskoie (Russie). Il liait Français et Russes, écrivains et traducteurs, éditeurs et lecteurs. Il produisait des traductions, des dédicaces, des conversations longues dont le Journal des Goncourt nous a conserve des echantillons precieux — une époque fondatrice pour la diffusion de la langue et de la littérature russe en France.

I. Ivan Tourgueniev, pont vivant

La vie entre deux pays

Ivan Tourgueniev, fils d’aristocrates russes de la région d’Orel, etudie en Allemagne (Berlin, 1838-1841) et commence sa carrière d’écrivain avec Mémoires d’un chasseur (1852), récit a dimensions anti-servage qui lui vaudra une breve exile intérieur sur ordre de Nicolas Ier.

En 1843, a Saint-Pétersbourg, il rencontre la cantatrice Pauline Viardot. Elle est mariée, espagnole d’origine, en tournée a Saint-Pétersbourg. Tourgueniev tombe eperdument amoureux — sentiment qui restera le fil conducteur de sa vie. Il suit la famille Viardot en Europe, s’installe progressivement en France, et vit près de quarante ans dans l’ombre de cette passion.

La villa Les Frenes a Bougival

A partir de 1874, Tourgueniev s’installe dans la villa Les Frenes a Bougival (Yvelines), en face de la villa Turgenev des Viardot — proximite voulue par le romancier. Il y passe les neuf dernières années de sa vie, avec retours periodiques en Russie (notamment a Spasskoie, son domaine hereditaire).

C’est a Bougival que Tourgueniev ecrit les dernières nouvelles (Première Amour, Terres vierges, Poemes en prose). C’est la qu’il meurt en 1883. La villa, transformée en musée en 1983 pour le centenaire de sa mort, est aujourd’hui l’un des lieux de mémoire de la présence russe en France.

Les introductions

Tourgueniev introduit les écrivains russes a Paris. Flaubert, les Goncourt, Maupassant, George Sand, Emile Zola le considerent comme leur parrain russe. Il organise des rencontres, traduit des textes, recommande des auteurs. Sans Tourgueniev, la diffusion des littératures russes en France aurait été considerablement retardee.

Reciproquement, il introduit les écrivains français en Russie. Il correspond avec Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov au sujet de Flaubert. Il envoie des livres, des critiques, des mises en garde.

Illustration 1 — tolstoi flaubert tourgueniev salon litteraire

II. Flaubert et Tourgueniev, amis

Leur première rencontre (1863)

Gustave Flaubert rencontre Tourgueniev en 1863 a Paris, chez l’éditeur Charpentier. L’entente est immediate. Deux personnalités similaires : écrivains du realisme, perfectionnistes du style, celibataires (Tourgueniev malgré son amour pour Viardot ne s’est jamais marie), attaches a la vie de province (Flaubert a Croisset près de Rouen, Tourgueniev a Bougival).

La correspondance (1863-1880)

Pendant dix-sept ans, Flaubert et Tourgueniev correspondent régulièrement. Plus de 100 lettres echangées. Thèmes : discussions stylistiques, commentaires mutuels sur leurs œuvres en cours, projets éditoriaux, amities communes.

Tourgueniev lit Flaubert avant parution (Madame Bovary en 1857, L’Éducation sentimentale en 1869, Trois Contes en 1877). Flaubert lit Tourgueniev en français (via les traductions, notamment celles de Viardot). Les louanges mutuelles sont nombreuses mais toujours precises et critiques.

Les visites

Plusieurs fois par an, Tourgueniev se rend a Croisset (residence de Flaubert près de Rouen). Flaubert, dans ses lettres, decrit les longues conversations nocturnes, les lectures croisées, les discussions sur le style. Reciproquement, Flaubert voyage occasionnellement a Paris pour retrouver Tourgueniev.

La mort de Flaubert (1880)

Flaubert meurt en 1880. Tourgueniev est devaste — il en parle dans plusieurs lettres. Trois ans plus tard, en 1883, Tourgueniev meurt a son tour. Leurs amities, leurs lettres, sont l’un des beaux temoignages d’une fraternité littéraire transnationale.

III. Tolstoï et le salon distant

Le temperament de Tolstoï

Leon Tolstoï, contrairement a Tourgueniev, n’a jamais pleinement adhere au salon littéraire transnational. Il a visite la France trois fois (1857, 1860-1861, puis visite plus breve dans les années 1880) mais sans y nouer de relations amicales durables avec les écrivains français. Son temperament — ascetique, mystique, paysan dans ses années tardives — s’accommodait mal du style de vie des auteurs parisiens.

Mais Tolstoï était très commente en France. Prosper Merimee, Merezhkovski, les Viardot diffusaient ses œuvres. A partir des années 1880, les traductions massives de Tolstoï (par Halperine-Kaminsky, Melchior de Vogue, Teodor de Wyzewa) font du romancier l’auteur russe le plus célèbre en France. Guerre et Paix (traduit 1879-1889) et Anna Karenine (traduit 1885) atteignent des publics de masses.

Le Roman russe de Melchior de Vogue (1886)

En 1886, Eugene Melchior de Vogue publié Le Roman russe — ouvrage de 700 pages qui introduit massivement la littérature russe aux lecteurs français. Vogue y consacre des chapitres a Pouchkine, Gogol, Tourgueniev, Dostoïevski, Tolstoï. Sans être exempt de condescendance orientaliste, le livre transforme la réception française de la littérature russe : elle passe d’exotique a classique.

La correspondance Tolstoï-Romain Rolland

Dans les années 1890-1910, Tolstoï correspond avec Romain Rolland (qui deviendra prix Nobel en 1915). Discussion sur la non-violence, la paix, l’éducation des paysans. Rolland, fascine par Tolstoï, lui rend visite a Iasnaia Poliana en 1902. Après la mort de Tolstoï (1910), Rolland continue de diffuser sa pensée en France.

Illustration 2 — tolstoi flaubert tourgueniev salon litteraire

IV. Les traducteurs et les éditeurs

Louis Viardot

Louis Viardot (1800-1883), mari de Pauline Viardot, est éditeur et traducteur professionnel. Il traduit Gogol (Nouvelles russes, 1850), plusieurs nouvelles de Tourgueniev (souvent en collaboration avec l’auteur lui-même), Don Quichotte (du espagnol). Son traveil transforme l’accès français aux littératures slaves et ibero-americaines.

Prosper Merimee

Prosper Merimee (1803-1870) apprend le russe sur le tard, a 40 ans environ, spécialement pour lire Pouchkine. Il traduit plusieurs nouvelles de Pouchkine (La Dame de pique, Le Coup de pistolet) et de Gogol. Ses traductions paraissent dans la Revue des deux mondes. Son admiration pour les littératures russes a ouvert la voie a la génération suivante de traducteurs.

Les dynasties de traducteurs

Après 1880, une génération de traducteurs professionnels émerge : Ely Halperine-Kaminsky, Teodor de Wyzewa, Paul Boyer, plus tard les membres de la famille Mongault. Ils systematisent la traduction des classiques russes. Dostoïevski est massivement traduit a partir de 1884 ; Tolstoï a partir de 1885 ; Tchekhov a partir de 1897.

V. L’héritage

Le musée de Bougival

La villa Les Frenes a Bougival a été transformée en musée en 1983, pour le centenaire de la mort de Tourgueniev. Elle conserve des objets personnels, des lettres, des éditions originales. C’est un lieu de mémoire relativement meconnu du grand public français mais frequente par les amateurs de littérature russe.

La correspondance publiée

Les correspondances de Tourgueniev avec Flaubert, les Goncourt, George Sand, Maupassant sont publiées dans les éditions critiques modernes (notamment la Pleiade pour Flaubert). Elles constituent une source historique majeure.

La permanence de la traduction

La traduction d’œuvres russes en français continue depuis lors sans interruption. Les grandes maisons (Gallimard, Actes Sud, Verdier, Fayard) publient régulièrement de nouvelles traductions. Le modèle Viardot-Merimee de traducteur lettre, philologiquement exigeant, reste la norme.

Conclusion

Le salon littéraire transnational du XIXe siècle — avec Tourgueniev au centre, Flaubert a Rouen, Tolstoï en Russie, les Goncourt et Zola a Paris — a produit une infrastructure culturelle qui continue de nourrir les relations franco-russes. C’est grace a cette génération que Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov deviennent les classiques européens qu’ils restent aujourd’hui. La saison 2010 et ses programmations littéraires (Train des écrivains, Étonnants Voyageurs, Salon du livre) en sont les descendants directs.

Apprendre ces auteurs en russe

Pour aller plus loin et lire ces auteurs en version originale, voir les guides de méthode sur le site partenaire langue-russe.fr :