L’exode des Russes blancs
Entre 1917 et 1925, sous l’effet de la Révolution d’octobre, de la guerre civile, de la famine et des persecutions bolcheviques, plusieurs centaines de milliers de Russes fuient leur pays. L’émigration, connue sous le nom de “Russes blancs” par opposition aux Rouges bolcheviques, se disperse a travers le monde : Berlin, Prague, Belgrade, Istanbul, Shanghai, New York. Mais c’est Paris qui devient le principal pole européen de cette émigration.
Les estimations varient — entre 200 000 et 400 000 Russes seraient passes par la France entre 1917 et 1930, dont environ la moitié s’installant durablement. Paris et sa banlieue accueillent le noyau le plus actif de cette diaspora. Pendant plusieurs décennies, “Saint-Pétersbourg-sur-Seine” devient une réalité sociologique visible — une trace durable que les Amis de Paris-Saint-Pétersbourg perpetuent encore aujourd’hui.
I. Trois vagues, trois visages
La vague aristocratique (1917-1920)
La première vague, dans les mois suivant octobre 1917, comporte des aristocrates, hauts fonctionnaires, militaires de l’ancien régime. Beaucoup ont emporte bijoux, titres, propriétés — assez pour s’installer confortablement en France. Ils achetent des hôtels particuliers dans le 16e arrondissement (notamment avenue du Président Wilson, rue de Berton, rue Michel-Ange), parfois même a Nice ou dans la vallee de Chevreuse.
Cette haute émigration amene son monde : gouvernantes, personnels de maison, chauffeurs russes. Elle entretient une sociabilite calquee sur les habitudes de Saint-Pétersbourg impériale — bals, réceptions, lectures en français, des trajectoires que retracent plusieurs portraits de personnalités franco-russes issues de cette génération.
La vague intellectuelle (1920-1925)
La deuxième vague est intellectuelle. Après la guerre civile (1918-1921) et les expulsions bolcheviques (notamment le celèbre “Bateau des philosophes” de septembre 1922, qui expulsa de Russie plus de 160 intellectuels “indesirables”), viennent les écrivains, les philosophes, les artistes, les savants. Nikolai Berdiaev, Sergei Boulgakov, Simeon Franck, Lev Shestov arrivent a Paris. Ivan Bounine (futur prix Nobel 1933), Dmitri Merejkovski, Zinaida Hippius, Alexeï Remizov, Marina Tsvetaieva, Vladislav Khodassevitch composent le socle des écrivains russes émigrés à Paris.
La vague populaire (1923-1930)
La troisième vague est la plus nombreuse et la plus pauvre. Ouvriers, paysans, cosaques, anciens soldats de l’armée Wrangel (evacues de Crimée en novembre 1920) arrivent par la Turquie, les Balkans, l’Europe centrale. Ils cherchent n’importe quel travail. Beaucoup deviennent chauffeurs de taxi — Paris en avait plus de 3 000 russes dans les années 1930. D’autres s’embauchent chez Renault a Billancourt (plusieurs milliers d’ouvriers russes entre 1920 et 1940), chez Citroen, dans les usines textiles, les hôtels, les restaurants.
II. Les quartiers de la diaspora
Le 16e arrondissement de Passy
Le quartier de Passy (16e arrondissement parisien) devient le centre symbolique de la diaspora russe. L’avenue du Président Wilson et la rue de Berton concentrent les hôtels particuliers des grandes familles. La Cathédrale Alexandre Nevsky (rue Daru, au 8e arrondissement) devient paroisse centrale ; une seconde église russe ouvre rue de Crimée (19e) pour les ouvriers de Belleville.
Plusieurs cafes russes ouvrent dans le quartier : le Pavillon du Grand Luxembourg (avenue Georges Mandel), le Kopek (rue Lauriston), le Volga (rue Bois de Boulogne). Ils servent de lieux de rencontres entre exiles, d’espaces de travail pour les journalistes, de salles de lecture informelles.

Boulogne-Billancourt
Le proletariat russe s’installe a Boulogne-Billancourt, autour de l’usine Renault. Chaussee de l’etang, plusieurs milliers de Russes louent des logements modestes. Un cafe russe improvise (le Kazbek) sert de centre social. Une église orthodoxe — Saint-Nicolas — est erigee dans un petit local en 1932. La vie y est materiellement dure mais socialement dense.
Nice et Cannes
Sur la Cote d’Azur, plusieurs villas russes impériales datent d’avant 1917. Nice a été une destination de villegiature des tsars depuis les années 1860. Après 1917, les familles émigrées s’y installent plus durablement. La cathédrale orthodoxe russe Saint-Nicolas de Nice (inaugurée 1912) devient paroisse centrale. Cannes, Grasse (ou vit Bounine) completent le reseau.
III. Les institutions de la diaspora
Les églises
Près de trente églises orthodoxes russes sont construites ou amenagees en France entre 1920 et 1935. La plus imposante est la Cathédrale Alexandre Nevsky (rue Daru, Paris 8e), construite en 1861 pour la communauté russe pre-révolutionnaire mais devenue centrale après 1917. Sous son église se trouve le Cimetiere russe de Sainte-Genevieve-des-Bois, véritable pantheon de la diaspora, où reposent plus de cinquante personnalités russes célèbres, de Bounine et Boulgakov à Rudolf Noureev et Andreï Tarkovski.
Les éditions
Plusieurs maisons d’édition publient en russe :
- YMCA-Press (fondée 1921) — maison la plus prolifique, publié Berdiaev, Boulgakov, Soljenitsyne (plus tard), Jean Chalon, Alexandre Neiman
- Possev (après 1945) — maison plus politique, liée aux milieux anti-soviétiques
- Rifma — éditions de poésie russe
Les journaux
Plusieurs quotidiens et hebdomadaires russes paraissent a Paris :
- Poslednie Novosti (Dernière Nouvelles, 1920-1940) — journal liberal moderate, tire a 40 000 exemplaires au maximum
- Vozrozhdenie (Renaissance, 1925-1940) — journal conservateur monarchiste
- Sovremennye Zapiski (Annales contemporaines, 1920-1940) — revue littéraire et politique, publié les grands écrivains de la diaspora
Les institutions theologiques
L’Institut Saint-Serge (fondé en 1925) devient le centre de l’orthodoxie russe en exil. Berdiaev, Boulgakov, Florovsky, Afanassieff y enseignent. L’Institut se maintient jusqu’aujourd’hui et forme encore des theologiens orthodoxes.
IV. Les écrivains de la diaspora
Ivan Bounine (1870-1953)
Ivan Bounine, romancier et poète, s’installe en France après 1920. Il vit principalement a Grasse (Var) dans une villa achetée avec les droits d’auteur de ses livres pre-1917. En 1933, il reçoit le Prix Nobel de littérature — premier Nobel russe. Son œuvre postérieure (Les Allees obscures, La Vie d’Arseniev) est ecrite en France mais publiée en russe. Il reste relativement peu traduit en français de son vivant.

Marina Tsvetaieva (1892-1941)
Marina Tsvetaieva, poétesse majeure, vit a Paris de 1925 a 1939. Elle habite successivement dans le 15e, a Meudon, a Clamart. Son existence est materiellement difficile : son mari Sergei Efron vit aux depens de ses activités politiques (et, on l’apprend posterieurement, ses activités pour le NKVD soviétique). Tsvetaieva est relativement isolee dans la diaspora — trop radicale pour les conservateurs, trop intime pour les communistes. Elle rentre en URSS en 1939 suivant sa famille ; elle se suicide en 1941 a Elabouga.
Alexeï Remizov (1877-1957)
Alexeï Remizov, écrivain symboliste et calligraphe, vit près de quarante ans a Paris, de 1923 a 1957. Son style inventif — melange de folklore russe, d’onirisme, de typographie artistique — est admire par un cercle restreint d’amateurs. Ses albums calligraphies, manuscrits illumines, sont aujourd’hui pièces de collection (plusieurs dans les collections de la BnF et du musée Pouchkine de Moscou).
Dmitri Merejkovski et Zinaida Hippius
Ce couple d’écrivains, déjà connu en Russie pre-1917, devient figure centrale de la diaspora parisienne. Leur appartement rue du Colonel Bonnet est le salon intellectuel de l’émigration russe entre 1920 et 1940, héritier de la grande tradition des salons littéraires franco-russes du XIXe siècle. Philosophie religieuse, littérature, politique — Merejkovski publié de nombreux essais en français (Napoleon, Dante et la crise de l’esprit), traduits et discutes par Paul Valery, Andre Gide, Paul Claudel.
V. Après la Seconde Guerre mondiale
La génération suivante
Après la Seconde Guerre mondiale, la diaspora s’essouffle progressivement. Les vieilles générations meurent ; les jeunes se francisent — Gaïto Gazdanov (arrive a 15 ans, devenu romancier français de langue russe), Lydia Arbouzova, Nina Berberova (partie aux Etats-Unis) deviennent les derniers temoins d’une epoque disparue.
La nouvelle émigration
Dans les années 1970-1980, une nouvelle émigration arrive : dissidents soviétiques, écrivains censures, religieux persecutes. Ils sont moins nombreux mais plus visibles mediatiquement (Vladimir Boukovski, Alexandre Zinoviev, Natalia Gorbanevskaia). Ils reactivent les institutions de la diaspora — YMCA-Press connait un regain, l’Institut Saint-Serge accueille plusieurs dissidents.
Après 2022
La troisième vague historique se produit en 2022-2023 après l’invasion russe de l’Ukraine. Plusieurs dizaines d’écrivains, musiciens, chercheurs russes s’installent en France. Ils sont accueillis par les institutions héritières de la première vague (YMCA-Press, Institut Saint-Serge, Cimetiere russe). L’histoire se répète — avec des acteurs différents mais des patterns similaires.
Conclusion
La diaspora russe a Paris après 1917 est un pan majeur de l’histoire culturelle du XXe siècle. Pendant plus d’un demi-siècle, une Russie parallele a vecu dans le 16e arrondissement de Paris — avec ses écrivains, ses églises, ses éditions, ses journaux. Ses traces restent visibles : le Cimetiere russe de Sainte-Genevieve-des-Bois, la Cathédrale Alexandre Nevsky, l’Institut Saint-Serge, la rue Daru. Revenir a cette diaspora, c’est toucher l’une des racines de la culture franco-russe et des saisons croisées bilatérales qui la valorisent.
Pour aller plus loin
Pour approfondir l’histoire de cette intégration, lire l’interview de l’historienne Véronique Clément (Sorbonne) sur les Russes blancs en France 1920-1940 — analyse fine des trajectoires sociales et professionnelles des 400 000 exilés. Et pour la dimension artistique, l’interview de Sophie Marchand sur Marc Chagall, Soutine et l’École de Paris retrace comment les peintres russes de la diaspora ont transformé l’art moderne français.
Apprendre ces auteurs en russe
Pour aller plus loin et lire ces auteurs en version originale, voir les guides de méthode sur le site partenaire langue-russe.fr :