À vingt-cinq kilomètres au sud de Paris, dans une commune de l’Essonne dont le nom évoque les forêts médiévales, s’étend l’un des lieux les plus émouvants de la mémoire européenne du XXe siècle. Le cimetière communal de Sainte-Geneviève-des-Bois abrite, dans son carré orthodoxe, environ quinze mille tombes russes — la plus grande nécropole de l’émigration blanche hors de Russie. On y vient comme on entrait jadis dans Saint-Pétersbourg : par la grande allée, sous les bouleaux, vers la chapelle aux bulbes dorés.
Le visiteur d’un jour s’y perd volontiers. Les croix orthodoxes à trois barres se succèdent par centaines, certaines en bois noirci par un siècle d’intempéries, d’autres en granit poli, les inscriptions cyrilliques rappelant Moscou, Kiev, Saint-Pétersbourg, Rostov, Odessa. Ici, un général de la Garde impériale ; là, un philosophe de l’âge d’argent ; plus loin, le tapis mosaïque qui couvre la tombe de Rudolf Noureev. La nécropole est un livre ouvert sur cent ans d’histoire russe — un livre qui se lit en marchant.
Ce que les Russes appellent leur « panthéon de l’exil » dépasse de loin la curiosité touristique. Sainte-Geneviève-des-Bois est devenue, par la force des choses et par le travail patient des associations d’émigrés, le lieu de recueillement national d’une Russie qui n’existait plus dans ses frontières d’origine. C’est un sanctuaire, mais c’est aussi une archive. Chaque pierre raconte un destin brisé par 1917, une carrière reconstruite à Paris, et souvent une dernière œuvre achevée loin de la terre natale.
I. La fondation (années 1920) — la maison russe et la princesse Mestcherski
L’histoire commence en 1927, dans le château de la Cossonnerie, une élégante demeure de style Louis XIII rachetée par une bienfaitrice anglaise, Dorothy Paget, et confiée à la princesse Vera Kirillovna Mestcherski. Veuve à trente ans, exilée depuis 1919, cette aristocrate russe consacre le reste de sa vie à secourir les émigrés âgés, les officiers blessés, les familles ruinées par la révolution. La maison russe — Russky Dom — accueille bientôt soixante, puis cent, puis deux cents pensionnaires. Beaucoup y mourront. Le cimetière communal voisin reçoit naturellement leurs dépouilles.
Au fil des années 1930, l’afflux de morts russes transforme la perception du lieu. Le carré orthodoxe s’étend, des concessions sont attribuées, des familles entières achètent des emplacements. La municipalité française, alors socialiste, accepte cette vocation particulière sans difficulté : la diaspora russe est respectée, pauvre dans sa majorité, profondément religieuse. En 1939, la chapelle Notre-Dame-de-l’Assomption est consacrée, scellant le caractère sacré du site. Le rite funéraire orthodoxe — chants en slavon, encensoirs, grain de blé sur le cercueil — entre alors durablement dans le paysage essonnien.
La maison russe existe toujours. Elle accueille aujourd’hui environ soixante résidents, dans un mélange unique de chapelle privée, de bibliothèque russe et de potager. C’est elle qui a fait le cimetière, et c’est en partie pour comprendre la nécropole qu’il faut commencer par elle. La diaspora ne s’est pas dispersée n’importe où : elle s’est rassemblée autour de cet asile, comme un village russe se rassemble autour de son église.
II. Les écrivains : Bounine, Remizov, Merejkovski
Le carré littéraire de Sainte-Geneviève-des-Bois est l’un des plus denses de la littérature mondiale. Ivan Bounine, mort à Paris en 1953, repose ici sous une simple croix orthodoxe portant en cyrillique son nom et ses dates. Premier écrivain russe à recevoir le prix Nobel de littérature en 1933, Bounine était la figure tutélaire de l’émigration : nouvelles ciselées sur la Russie d’avant 1917, mémoires sur Tchekhov et Tolstoï, prose tendue par la nostalgie. Il n’a jamais accepté l’idée d’un retour en URSS soviétique. Sa tombe attire encore les pèlerinages d’écrivains russes contemporains.
À quelques pas de Bounine repose Alexeï Remizov, conteur fantastique aux livres bourrés de saints orthodoxes et de démons des forêts. Dmitri Merejkovski et son épouse Zinaïda Hippius — couple emblématique de l’âge d’argent symboliste — partagent une même concession. Leur salon parisien, rue du Colonel-Bonnet, fut dans les années 1920-1930 l’un des centres intellectuels de l’émigration, où passèrent Berdiaev, Boulgakov et tous les jeunes écrivains exilés. Ils sont enterrés ici sans prétention, sous une dalle commune.
Le destin de Marina Tsvétaïeva mérite un arrêt plus long. La grande poétesse, retournée en URSS en 1939, s’est pendue à Iélabouga en 1941, écrasée par la guerre, l’arrestation de son mari et la disette. Sa tombe réelle se trouve quelque part dans cette ville tatare, mais sa famille parisienne lui a élevé un cénotaphe au cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois. C’est un mémorial sans corps, où ses lecteurs viennent déposer des fleurs et des poèmes recopiés à la main. Pour la diaspora, il symbolise tous ceux qui ont voulu rentrer et n’auraient jamais dû. Le sujet plus large des écrivains russes émigrés à Paris éclaire ce contexte intellectuel d’avant-guerre.
III. Les artistes : Noureev, Nijinsky, Tarkovski

Le carré des artistes est sans doute le plus visité, parce qu’il rassemble trois figures mondialement connues. Rudolf Noureev, mort à Paris du sida le 6 janvier 1993, repose sous l’une des tombes les plus singulières de toute la nécropole : une dalle recouverte d’un tapis en mosaïque imitant un kilim oriental, avec ses motifs géométriques bleus, rouges et or. Œuvre de la décoratrice Ezio Frigerio, elle évoque les tapis que le danseur tatar collectionnait dans son hôtel particulier de la rue Saint-Honoré. Les fans déposent encore régulièrement des chaussons de pointe à ses pieds.
Vaslav Nijinsky, le mythique danseur des Ballets russes de Diaghilev, est inhumé non loin. Mort à Londres en 1950 après trente ans de schizophrénie, son corps a été transféré à Paris en 1953 à la demande de sa veuve Romola. La sépulture est sobre — une statue le représente assis en costume de Petrouchka, la marionnette qu’il rendit immortelle au théâtre du Châtelet en 1911. Pour mesurer l’importance de cette figure dans l’imaginaire franco-russe, on relira l’épopée des Saisons russes de Diaghilev à Paris en 1909, dont Nijinsky fut l’étoile.
Andreï Tarkovski, enfin, repose ici depuis sa mort à Paris le 29 décembre 1986. Le cinéaste de L’Enfance d’Ivan, Andreï Roublev, Le Miroir, Stalker et Le Sacrifice avait demandé, peu avant de succomber au cancer, à être enterré au cimetière russe — symbole de cette diaspora à laquelle il s’était joint en 1984 par exil intérieur autant que politique. Sa tombe, sobre, porte cette inscription en russe : « À l’homme qui vit l’Ange ». L’épitaphe a été choisie par sa veuve Larissa.
D’autres artistes peuplent ce carré : le peintre Konstantin Korovine (le décorateur des opéras du Bolchoï puis de Diaghilev), le peintre symboliste Konstantin Somov, le caricaturiste Sasha Tchernovtsev. La diversité des styles raconte un siècle de modernité russe — du réalisme tardif aux Saisons russes, du symbolisme à l’avant-garde de Tarkovski.
IV. Les théologiens et philosophes : Boulgakov, Berdiaev (Clamart), Lossky
L’émigration russe à Paris fut aussi un grand laboratoire de pensée religieuse et philosophique. À côté de l’institut théologique Saint-Serge (créé en 1925 sur la colline de Crimée, dans le 19e arrondissement), des dizaines d’intellectuels orthodoxes ont reconstruit une « Athènes russe » loin de Moscou. Beaucoup reposent à Sainte-Geneviève.
Sergueï Boulgakov (1871-1944), recteur de l’institut Saint-Serge, théologien sophiologique majeur, prêtre marié, est inhumé ici sous une croix très simple. Penseur immense, il développa une doctrine de la « divine sagesse » (sophiologie) qui fit polémique au sein de l’orthodoxie russe en exil. Sa tombe attire les théologiens du monde entier. Vladimir Lossky, philosophe de la tradition palamite, est aussi enterré dans le cimetière. Son livre Essai sur la théologie mystique de l’Église d’Orient (1944) reste, plus de quatre-vingts ans après, un classique des séminaires.
Nicolas Berdiaev (1874-1948) repose, lui, à Clamart, dans une autre concession russe — c’est l’un des paradoxes de la diaspora, qui a multiplié les lieux de mémoire en banlieue parisienne. Mais ses élèves et ses interlocuteurs (Marrou, Maritain, Mounier) viennent souvent rendre hommage à Sainte-Geneviève à ses contemporains. La nécropole est un point de convergence intellectuel autant qu’un cimetière. Ce phénomène plus large s’inscrit dans la cartographie des lieux symboliques franco-russes qui structure encore la mémoire de l’émigration.
Mentionnons aussi le père Alexandre Schmemann (1921-1983), liturgiste mondialement connu pour ses travaux sur l’Eucharistie, et la philosophe Mère Marie (Skobtsova) — déportée et morte à Ravensbrück en 1945, canonisée en 2004, dont un mémorial existe ici bien que ses cendres aient été dispersées. Ces vies courtes mais immenses peuplent les allées du cimetière comme une galerie d’icônes vivantes.
V. La noblesse en exil : Wrangel, Yousoupov, grands-ducs
Le carré aristocratique est à la fois grandiose et mélancolique. Le général Piotr Wrangel (1878-1928), dernier commandant de l’Armée blanche en Crimée, qui organisa l’évacuation des cent cinquante mille Russes vers Constantinople en novembre 1920, repose ici sous une dalle imposante. Il est mort à Bruxelles, mais son corps a été transféré au cimetière en 1929 puis réinhumé à Belgrade en 1929 ; un cénotaphe demeure néanmoins à Sainte-Geneviève. Sa veuve, la baronne Olga Wrangel, est, elle, bien enterrée ici.
La famille Yousoupov — l’une des plus riches familles de la Russie tsariste, dont le palais de la Moïka à Saint-Pétersbourg vit l’assassinat de Raspoutine en décembre 1916 — est largement représentée. Le prince Félix Yousoupov (1887-1967), instigateur de cet assassinat, et son épouse Irène Alexandrovna, nièce de Nicolas II, reposent côte à côte. Leur tombe attire encore les amateurs d’histoire impériale, fascinés par le destin de cet homme à la beauté équivoque qui crut sauver l’empire en tuant le starets sibérien.
Plusieurs grands-ducs Romanov — branches collatérales ayant échappé à Iékaterinbourg — sont également présents. On y trouve la grande-duchesse Olga Alexandrovna, sœur cadette de Nicolas II, morte au Canada en 1960 et transférée plus tard. Tout un pan de l’aristocratie russe s’est ainsi reconstitué dans la mort à vingt-cinq kilomètres de Paris, comme jadis Versailles autour des Bourbons. Pour aller plus loin sur cette réinvention française de la Russie, voir nos portraits franco-russes.
VI. La chapelle russe et ses fresques

Au cœur du cimetière s’élève la chapelle Notre-Dame-de-l’Assomption, consacrée le 14 octobre 1939. Construite en bois selon les plans de l’architecte Albert Benois — frère du peintre Alexandre Benois, décorateur des Ballets russes —, elle s’inspire des églises du Nord russe (Vologda, région d’Arkhangelsk) avec son toit en bardeaux et ses bulbes dorés caractéristiques. C’est un édifice modeste par la taille (à peine cinquante mètres carrés), mais d’une charge symbolique immense.
L’intérieur est décoré de fresques d’Albert Benois lui-même, peintes entre 1939 et 1957. Le programme iconographique est inspiré de l’école de Novgorod du XVe siècle : Christ Pantocrator dans la coupole, Vierge orante au-dessus de l’iconostase, scènes de la Dormition sur les murs latéraux. Les saints russes — saint Serge de Radonège, saint Séraphin de Sarov, saint Tikhon de Zadonsk — y voisinent avec des saints français, dans une volonté délibérée d’unir les deux mémoires.
L’iconostase, en bois sculpté, abrite des icônes peintes par des artistes émigrés. Une plaque commémore les donateurs initiaux : familles aristocratiques, anciens militaires, paroissiens de la rue Daru. La chapelle accueille encore des liturgies dominicales en slavon, principalement pour les pensionnaires de la maison russe et les fidèles de la région. Pour le visiteur, elle ouvre à des moments où l’office le permet — sinon, l’extérieur seul suffit à comprendre l’esprit du lieu.
VII. Visiter le cimetière aujourd’hui
L’accès le plus simple depuis Paris se fait par le RER C, ligne Saint-Martin-d’Étampes ou Dourdan, jusqu’à la gare de Sainte-Geneviève-des-Bois (zone 5, 35 minutes depuis Bibliothèque-François-Mitterrand). De la gare, deux options : le bus 5 des Cœurs de Bus (descendre à l’arrêt « Cimetière »), ou la marche le long de l’avenue Gabriel-Péri, environ vingt-cinq minutes. En voiture depuis Paris, A6 puis N20, sortie Sainte-Geneviève-des-Bois ; comptez quarante-cinq minutes hors heures de pointe et un parking gratuit devant l’entrée principale.
Le cimetière est ouvert tous les jours selon les horaires municipaux (généralement 8h-18h en saison, 8h-17h en hiver). À l’entrée, un plan affiché localise les tombes principales : suivre la grande allée centrale, puis bifurquer à gauche pour atteindre le carré russe et la chapelle. Compter au minimum deux heures pour une visite respectueuse, davantage si l’on souhaite chercher des tombes précises. Plusieurs associations (notamment l’Association de Sauvegarde du cimetière russe) éditent des guides détaillés disponibles en ligne ou auprès de la maison russe.
Le code de comportement attendu est simple : silence, tenue correcte, photographie discrète et toujours sans flash. Lors des funérailles ou liturgies de souvenir (le 9 mai, le dimanche de Pâques, les anniversaires de personnalités), une réserve absolue est de mise. Le cimetière reste un lieu de culte vivant, pas un musée. Les rituels orthodoxes — panikhide, trizna, dépôt de pain et de blé sur les tombes — y sont fréquents et touchants. En automne, les bouleaux jaunissent et la lumière oblique des après-midi confère au lieu une beauté presque liturgique.
Pour les passionnés, l’Association de Sauvegarde du cimetière russe (ASCR) lance régulièrement des appels au mécénat pour restaurer les tombes les plus anciennes, abîmées par les intempéries. Le mécénat individuel est possible — un geste qui prolonge concrètement la mission de la diaspora. Voir aussi heritagerusse.fr pour les actions de patrimoine russe en France.
VIII. Le cimetière dans la culture
Sainte-Geneviève-des-Bois est entré dans la culture française comme un lieu littéraire avant d’être un lieu géographique. Le chanteur Mark Almond, dans sa chanson Sainte-Geneviève-des-Bois (album The Stars We Are, 1988), évoque le cimetière comme métaphore de l’exil esthétique. La chanteuse française Anne Sylvestre lui consacre également un texte mélancolique. Plus récemment, l’écrivain Andreï Makine — académicien français d’origine russe — situe plusieurs scènes de ses romans (Le Testament français, La Musique d’une vie) près du cimetière, évoquant les générations enterrées sous les bouleaux.
Au cinéma, le cimetière apparaît dans des documentaires consacrés à Tarkovski (notamment Une journée d’Andreï Arsenievitch de Chris Marker, 2000), à Noureev (Noureev, l’éternel danseur de Carine Roy, 2018) et à la diaspora russe en général (Les Russes blancs de Christian Liger, 2007). Plusieurs cinéastes russes contemporains y ont tourné des plans symboliques — manière de rendre hommage à des aînés qu’ils n’ont pas connus mais qui ont préparé leur propre liberté artistique.
Dans la littérature russe contemporaine, le cimetière est devenu lieu de pèlerinage spirituel. Beaucoup d’écrivains de Russie viennent y déposer des fleurs sur les tombes de Bounine ou de Tsvétaïeva à chaque visite parisienne — geste réel autant que symbolique de continuité entre la Russie soviétique-puis-postsoviétique et la Russie de l’exil. Le Salon du Livre de Paris a, plusieurs années, organisé des hommages collectifs au carré littéraire. C’est dire combien Sainte-Geneviève-des-Bois reste, au début du XXIe siècle, un lieu vivant de mémoire littéraire.
Le travail patient des Amis Paris-Pétersbourg et d’autres associations contribue à perpétuer cette mémoire, en organisant des visites guidées, des conférences et des publications.
Conclusion
Quinze mille tombes, un siècle d’histoire, deux dizaines de personnalités mondialement célèbres et des milliers d’anonymes : Sainte-Geneviève-des-Bois est l’autre Saint-Pétersbourg, celui du XXe siècle, celui de l’exil. On y vient pour Bounine, on y reste pour les inconnus — vieux officiers de la Garde, jeunes nounous mortes en couches, philosophes oubliés, peintres sans postérité, prêtres orthodoxes sans paroisse. Tous racontent, à voix basse, le drame d’un siècle russe.
Le pèlerinage à Sainte-Geneviève-des-Bois n’est pas seulement russe. Il concerne tout amateur de littérature, de ballet, de cinéma, d’histoire européenne. Il rappelle aussi, avec une force tranquille, ce que Paris doit à la Russie blanche : un certain raffinement intellectuel, une mélancolie féconde, une capacité à transformer l’exil en œuvre. Marcher dans ces allées, c’est entrer en dialogue avec un siècle entier — celui où la France et la Russie, malgré toutes les ruptures politiques, n’ont jamais cessé de se chercher.
À l’heure où la mémoire de la diaspora russe en France connaît un nouvel intérêt, le cimetière reste le témoin silencieux de ce dialogue. Visiter Sainte-Geneviève-des-Bois, c’est honorer non seulement les morts, mais aussi le geste qui les a rassemblés ici — geste de fidélité, de communauté, et finalement de civilisation.
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