En 2017, alors que le monde célébrait le centenaire de la Révolution russe, le château de Versailles choisissait un autre anniversaire : le tricentenaire du séjour de Pierre le Grand en France. L’exposition « Pierre le Grand, un tsar en France. 1717 » s’est tenue du 21 novembre 2017 au 4 février 2018 dans les salles du château. Elle a rassemblé plus de 150 œuvres venues de Russie et d’Europe occidentale, pour raconter un moment fondateur des relations franco-russes. Ce moment, longtemps occulté par l’Histoire plus tumultueuse du XXe siècle, avait déjà été mis en lumière par l’Année France-Russie 2010, qui avait placé Pierre le Grand au cœur de plusieurs manifestations.

Pierre le Grand en France : le voyage fondateur de 1717

Pierre le Grand (1672-1725) est le souverain qui a ouvert la Russie vers l’Europe. Après une première tournée européenne en 1697-1698, il revient en Occident en 1717, cette fois avec une délégation imposante et un programme précis. Les voyages de Pierre le Grand en France ont laissé une empreinte durable : le tsar voulait voir de ses propres yeux les manufactures, les chantiers navals, les jardins et les institutions qui faisaient la puissance française.

Son séjour dure du 3 mai au 13 juin 1717. Il passe par Dunkerque, Calais, Amiens, Compiègne, Paris, Versailles et Saint-Cloud. Partout, il observe, interroge, dessine et note. Le tsar ne se comporte pas comme un visiteur protocolaire. Il visite les arsenaux, assiste à des dissections à l’Académie des sciences, examine les machines hydrauliques de Marly et rencontre des artisans. Cette curiosité technique est au cœur de son projet de modernisation de la Russie.

À Versailles, il est reçu par le jeune Louis XV, alors âgé de sept ans, et par le régent Philippe d’Orléans. Les cérémonies sont fastueuses mais le tsar, peu enclin aux étiquettes, se montre parfois maladroit dans les codes de la cour. Il s’intéresse surtout aux jardins, aux fontaines et à l’organisation du château, dont il s’inspirera largement pour la construction de Saint-Pétersbourg.

De l’idée à l’exposition : pourquoi Versailles en 2017 ?

Portrait de Pierre le Grand exposé au château de Versailles, costume d'apparat et fond doré.
Portrait de Pierre le Grand présenté dans l'exposition « Pierre le Grand, un tsar en France. 1717 ».

L’idée de l’exposition est née d’un constable : malgré l’importance du séjour de 1717, l’événement restait méconnu du grand public français. Versailles, lieu de réception du tsar, apparaissait comme le site le plus pertinent pour le revaloriser. L’exposition n’était pas seulement une rétrospective historique : elle inscrivait le voyage de Pierre le Grand dans une histoire plus longue des relations franco-russes, depuis les Lumières jusqu’aux Saisons croisées du XXIe siècle.

Le commissariat a été assuré en partenariat avec des institutions russes, notamment le musée de l’Ermitage et le musée d’Histoire de Moscou. Cette collaboration bilatérale rappelait les accords de prêt qui avaient déjà marqué l’exposition Sainte Russie au Louvre en 2010. À bien des égards, l’exposition de 2017-2018 prolongeait cette dynamique, en montrant comment la France et la Russie partagent une mémoire commune faite d’échanges artistiques et diplomatiques.

Le choix de Versailles n’était pas anodin. Le château symbolisait à la fois la monarchie française et le modèle de cour que Pierre le Grand avait cherché à imiter. Présenter l’exposition dans les mêmes espaces que ceux où le tsar avait été reçu créait une forme de continuité historique palpable pour les visiteurs.

Le parcours de l’exposition : objets, portraits et architectures

Le parcours de l’exposition était organisé en plusieurs sections, qui suivaient chronologiquement le séjour du tsar et ses conséquences. La première salle présentait le contexte politique de 1717 : la Russie émergeait comme une puissance après la Grande Guerre du Nord, tandis que la France sortait de la régence et se préparait au règne de Louis XV.

Les salles suivantes abordaient successivement :

  1. L’arrivée du tsar en France, avec des cartes, des gravures et des récits de voyage.
  2. Les rencontres à Versailles, autour de portraits de Pierre le Grand, du régent et du jeune roi.
  3. La curiosité scientifique et technique, avec des instruments, des plans de machines et des documents de l’Académie des sciences.
  4. L’art et les arts décoratifs, avec des objets illustrant le goût du tsar pour le luxe français.
  5. L’héritage architectural, avec des maquettes et des plans liés à la construction de Saint-Pétersbourg.

Parmi les pièces les plus remarquables figuraient des portraits du tsar par des peintres français et russes, des objets de la cour, des pièces de monnaie commémoratives et des documents diplomatiques inédits. Le parcours mettait en lumière la double personnalité de Pierre le Grand : souverain moderne et homme de cour, technicien curieux et mécène avide de beaux objets.

La Table du Nord : quand Pierre le Grand dîne avec le roi de France

Table dressée à la française du XVIIIe siècle avec porcelaine, verrerie et pièces montées.
La Table du Nord, un des événements gastronomiques et diplomatiques du séjour de 1717.

Un des moments les plus célèbres du séjour de 1717 est le banquet offert par le régent à Pierre le Grand à la « Table du Nord ». Cette réception, organisée dans le cadre somptueux des appartements royaux, illustrait l’art de la diplomatie française par le luxe et la table. Elle était aussi un moyen d’impressionner le tsar et de lui démontrer la supériorité culturelle du royaume de France.

La Table du Nord n’était pas seulement un repas. C’était un dispositif politique : elle permettait au régent de nouer une relation personnelle avec Pierre le Grand, de parler affaires dans un cadre détendu et de montrer la richesse des manufactures françaises. Porcelaine, verrerie, argenterie et pièces montées y étaient soigneusement choisies pour impressionner le visiteur.

Ce banquet résume bien l’esprit de l’exposition de Versailles : il s’agissait moins de célébrer une victoire militaire ou un traité que de montrer comment la France et la Russie se sont rapprochées par la culture, le goût et les échanges de savoirs. C’est dans cette tradition que s’inscrivent plus tard les correspondances entre Catherine II, Voltaire et Diderot, puis les grandes alliances diplomatiques du XIXe siècle.

L’héritage diplomatique et artistique de la visite

Le séjour de 1717 a eu des conséquences concrètes. Pierre le Grand repart avec des idées, des plans, des recrutements et des alliances. Il engage des artisans français pour travailler à Saint-Pétersbourg, sollicite des conseillers techniques et multiplie les contacts commerciaux. La France, de son côté, voit dans la Russie un allié potentiel contre les puissances du Nord et un marché en expansion.

Sur le plan artistique, l’influence est tout aussi notable. Le tsar importe des artistes français, commande des portraits, achète des œuvres et s’inspire des jardins à la française pour aménager ses résidences. Saint-Pétersbourg naissante doit beaucoup aux modèles versaillais : planification urbaine, palais le long d’une rivière, jardins réguliers et cérémonial de cour.

Le tableau suivant synthétise les principales dimensions de l’héritage de 1717 :

DomaineHéritage concretExemple
DiplomatiePremières alliances stratégiquesRelations commerciales et militaires entre la France et la Russie
ArchitectureModèle versaillais pour Saint-PétersbourgPalais le long de la Neva, plan en damier, jardins réguliers
TechniqueImportation de savoir-faire françaisManufactures, arsenaux, techniques navales
Arts décoratifsGoût pour le luxe français à la cour russePorcelaine, argenterie, mobilier commandés en France
SciencesIntégration des réseaux savants européensVisite de l’Académie des sciences, recrutement de savants

Cet héritage dépasse largement le simple souvenir d’un voyage. Il structure pendant deux siècles les relations franco-russes, jusqu’à la rupture révolutionnaire de 1917, puis à la renaissance diplomatique de l’alliance franco-russe de 1892.

L’exposition et l’Année France-Russie 2010 : deux temps forts

Si l’exposition de 2017-2018 a marqué les esprits, elle n’a pas émergé de nulle part. Elle s’inscrit dans une série d’événements qui avaient déjà célébré Pierre le Grand et les relations franco-russes. L’Année France-Russie 2010 avait ainsi inclus plusieurs expositions et conférences consacrées au tsar réformateur, à ses voyages et à son influence sur la France.

Ces deux temps forts — 2010 et 2017-2018 — révèlent une continuité dans la manière dont les deux pays mettent en scène leur histoire commune. L’Année France-Russie 2010 avait adopté une approche large : 700 événements dans 20 villes, couvrant tous les domaines culturels. L’exposition de Versailles, plus ciblée, a permis d’approfondir un moment précis avec une densité muséale exceptionnelle.

L’exposition a également profité du travail de mémoire entamé pendant la saison croisée. Des catalogues, des conférences et des parcours pédagogiques ont accompagné les deux événements, montrant que l’intérêt pour Pierre le Grand reste vivant dans le public français.

Maquette de Saint-Pétersbourg au XVIIIe siècle exposée à Versailles, canaux et palais.
Maquette de Saint-Pétersbourg montrant l'influence des modèles français sur la ville fondée par Pierre le Grand.

La réception de l’exposition et son succès public

L’exposition « Pierre le Grand, un tsar en France. 1717 » a connu un succès public notable. Les visiteurs ont été nombreux à découvrir des œuvres rarement présentées en France, venues des collections russes. Les critiques ont salué la qualité du parcours et la richesse des prêts, tout en soulignant l’actualité politique d’un tel événement dans un contexte international tendu.

Des visites guidées, des conférences et des publications ont prolongé l’événement. Le catalogue de l’exposition, épais et documenté, est devenu une référence pour les amateurs d’histoire franco-russe. Des partenariats avec des institutions comme Art Russe ont permis de diffuser l’information auprès d’un public spécialisé et de maintenir le lien avec les réseaux culturels russes en France.

Le succès de l’exposition a aussi montré que la mémoire de Pierre le Grand reste un vecteur puissant de dialogue culturel. Dans une période où les relations politiques entre la France et la Russie traversent des turbulences, un tel événement muséal rappelle la profondeur historique des liens entre les deux pays.

Les prêts d’œuvres et la collaboration muséale franco-russe

L’exposition n’aurait pas été possible sans une collaboration muséale exceptionnelle entre la France et la Russie. Le château de Versailles a obtenu des prêts prestigieux auprès du musée de l’Ermitage, du musée d’Histoire de Moscou, de la Galerie Tretiakov et de plusieurs institutions régionales russes. Ces prêts comprenaient des portraits, des objets personnels de Pierre le Grand, des pièces d’orfèvrerie et des documents d’archives rarement sortis de Russie et exceptionnellement présentés au public français.

Cette circulation des œuvres rappelle les grands moments de coopération bilatérale dans le domaine muséal. Elle a nécessité des négociations diplomatiques, des assurances spéciales et des conditions de transport et d’exposition très strictes. Chaque œuvre prêtée était le fruit d’un accord entre deux États, deux musées et deux mémoires.

Le catalogue publié à l’occasion de l’exposition a largement prolongé cette collaboration éditoriale. Rédigé par des historiens français et russes reconnus, il reste aujourd’hui une référence incontournable sur le sujet. Les conférences données pendant les quatre mois de l’exposition ont permis de croiser les regards et de faire connaître au public les dernières recherches sur Pierre le Grand, depuis sa politique intérieure jusqu’à sa vision de l’Europe, complétant ainsi le panorama de l’Année France-Russie 2010 dont l’exposition prolongeait l’esprit.

Conclusion : une exposition au service d’une mémoire partagée

L’exposition « Pierre le Grand, un tsar en France. 1717 » au château de Versailles a été bien plus qu’une rétrospective. Elle a constitué un moment de mémoire collective, rappelant que les relations franco-russes reposent sur des fondements anciens et multiples : diplomatie, science, architecture, art et courtoisie. En réunissant des œuvres venues des deux pays, elle a matérialisé cette histoire commune devant un large public.

Pour le magazine-archive france-russie2010.com, documenter cette exposition, c’est contribuer à préserver la trace d’un événement majeur qui prolongeait lui-même la mémoire de l’Année France-Russie 2010. C’est aussi rappeler que, indépendamment des contingences politiques, la culture franco-russe demeure un patrimoine commun digne d’être raconté, étudié et transmis.