Café Procope, Paris, décembre 2025. Jean-Baptiste Moreau, historien des relations culturelles franco-russes, auteur d’une thèse sur la diplomatie culturelle bilatérale entre 1990 et 2020, arrive en avance. Il commande un thé et dispose sur la table deux carnets de notes serrés de son écriture. Quinze ans, pour lui, c’est à la fois très long et très court pour tirer un bilan.
Cet entretien constitue un portrait éditorial : synthèse de conversations avec l’historien conduites entre septembre 2025 et février 2026, recomposées sous forme dialoguée. Les questions sont posées par Claire Vasseur, rédactrice du magazine.
1. L’ambition politique derrière les Saisons croisées
Claire Vasseur : La Saison croisée 2010 n'était pas qu'un événement culturel. Quelle était l'ambition politique de ses organisateurs ?
Jean-Baptiste Moreau : Pour comprendre 2010, il faut replacer l'événement dans son contexte diplomatique. Nous sommes dans les années Sarkozy-Poutine-Medvedev, une période où la France cherche à repositionner sa relation avec la Russie après la crise géorgienne de 2008. Paris veut maintenir un dialogue ouvert avec Moscou tout en restant dans le camp occidental. La culture devient l'espace idéal pour ce positionnement : elle permet l'entente sans engagement politique explicite.Du côté russe, la Saison 2010 s’inscrit dans la stratégie de “soft power” de l’État russe — une stratégie encore très active à cette époque, avant que les relations se dégradent. L’objectif est de projeter une image de la Russie qui ne soit pas réduite à ses ressources naturelles ou à sa puissance militaire : montrer la littérature, les ballets, l’art médiéval, les orchestres.
Les deux parties y trouvaient leur compte : la France affichait son “dialogue exigeant” avec Moscou, la Russie affichait sa dimension culturelle européenne. La culture était l’interface d’un rapport de forces diplomatique. Voir le programme complet de l’Année France-Russie 2010 pour mesurer l’ampleur de cette mobilisation.
2. En quoi la Saison 2010 différait-elle des précédentes
Claire Vasseur : La Saison 2010 n'était pas la première. Qu'est-ce qui la distinguait des échanges précédents, notamment de la Saison 2000-2001 ?
Jean-Baptiste Moreau : La différence d'échelle est la première chose qui frappe. En 2000-2001, on avait une poignée d'expositions et quelques événements musicaux. En 2010, on parle de plus de 700 événements côté français, avec une mobilisation de toutes les grandes institutions nationales : Louvre, Grand Palais, Opéra de Paris, Philharmonies régionales, Bibliothèque nationale, universités, centres culturels.Mais la différence la plus significative est peut-être dans la profondeur du dialogue. En 2010, les organisateurs ont voulu aller au-delà du spectacle pour créer des processus durables : des co-commandes d’œuvres nouvelles, des programmes d’échanges universitaires sur plusieurs années, des traductions littéraires systématiques.
Et puis il y a le Train des écrivains — qui est selon moi l’événement le plus singulier de toute la saison. L’idée de mettre quinze écrivains français et dix auteurs russes dans un train pendant quinze jours, de Moscou à Paris, avec pour seule obligation de se parler et d’écrire ensemble : c’est une ambition littéraire et humaine qui n’avait pas d’équivalent dans les saisons précédentes. Voir notre guide sur l’histoire des Saisons croisées pour la chronologie complète.
3. Les événements qui ont marqué les esprits, 15 ans après
Claire Vasseur : Quinze ans après, quels sont les événements qui restent dans les mémoires ?
Jean-Baptiste Moreau : Je travaille depuis plusieurs années à recueillir des témoignages de participants — artistes, fonctionnaires culturels, spectateurs — et certains moments reviennent systématiquement.L’exposition Sainte Russie au Louvre est citée par tous ceux qui y sont allés comme une expérience de révélation. Beaucoup de Français qui n’avaient jamais eu accès à l’art russe médiéval ont découvert quelque chose d’absolument inconnu pour eux — une tradition artistique aussi riche que l’art byzantin, aussi sophistiquée que les maîtres flamands, et pourtant presque absente des circuits culturels habituels.
Le concert de Gergiev avec le Mariinsky à Pleyel en janvier 2010 — le concert inaugural — est également mentionné comme un moment d’exception. Gergiev est quelqu’un qui impose sa présence physique, et entendre le Mariinsky jouer Tchaïkovsky à Paris sous sa direction, c’était une expérience qui appartient à la mémoire musicale de la ville.
Et puis le Train des écrivains, évidemment. Il y a eu des textes qui en sont sortis — des fragments dans des œuvres futures, des amiciés durables. Mais au-delà des œuvres, il reste dans les mémoires comme l’image d’un temps où deux cultures pouvaient se rencontrer avec une confiance qui n’est plus possible aujourd’hui.

4. Le Train des écrivains : pourquoi reste-t-il symbolique ?
Claire Vasseur : Le Train des écrivains revient dans beaucoup de témoignages. Pourquoi cet événement précis a-t-il laissé une trace si durable ?
Jean-Baptiste Moreau : Parce qu'il a réalisé quelque chose que les échanges diplomatiques habituels ne font jamais : il a créé des conditions d'intimité entre des personnes qui n'auraient jamais eu le temps ou l'occasion de se parler normalement.Un colloque franco-russe, même bien organisé, dure trois jours. Les intervenants présentent leurs papiers, se croisent à un cocktail, repartent. Le train, c’est quinze jours ensemble, nuit et jour, avec les querelles, les rires, les discussions à trois heures du matin dans le wagon-restaurant, les paysages qui défient l’imagination. Ça crée des liens d’une nature différente.
Et ce n’est pas un hasard si c’est la dimension littéraire — et non musicale, picturale ou diplomatique — qui a eu l’impact le plus durable. La littérature travaille lentement, elle s’inscrit dans le temps long. Des écrivains qui se sont rencontrés sur ce train ont continué à se lire, à se traduire, à se recommander mutuellement des éditeurs, des années après la fin de la Saison. Le dialogue littéraire est peut-être le plus difficile à interrompre.
5. La Saison de la Langue russe 2018 : un apport supplémentaire ?
Claire Vasseur : La Saison de la Langue russe en France (2018) a eu beaucoup moins de visibilité que 2010. A-t-elle tout de même apporté quelque chose ?
Jean-Baptiste Moreau : Beaucoup plus qu'on ne le pense généralement, mais dans un registre différent. 2018 n'était pas conçu pour faire de grandes expositions nationales ou attirer un million de visiteurs au Louvre. L'objectif était plus pédagogique : encourager l'apprentissage du russe dans les lycées et universités français.Et dans ce domaine, les résultats ont été mesurables. Entre 2016 et 2020, les inscriptions dans les sections slaves des universités françaises ont stabilisé leur déclin — elles ne remontaient pas mais elles ne s’effondraient plus. Des postes d’enseignants de russe dans des lycées publics qui étaient en voie de suppression ont été maintenus. Des partenariats entre des classes de lycée françaises et russes ont été établis.
Ce sont des effets discrets, peu médiatiques, mais qui ont eu un impact réel sur la chaîne de transmission du russe en France — des locuteurs qui, sans 2018, n’auraient peut-être pas eu accès à l’apprentissage de la langue. Voir les détails dans notre article sur la Saison de la Langue russe 2018.
6. Impact sur la perception de la Russie en France sur le long terme
Claire Vasseur : Est-ce que les Saisons croisées ont durablement changé la façon dont les Français perçoivent la Russie ?
Jean-Baptiste Moreau : La réponse honnête est : dans les milieux culturels, oui. Dans le grand public, de façon très limitée.Parmi les personnes directement concernées — celles qui ont vu les expositions, assisté aux concerts, lu les traductions produites pendant la Saison — il y a eu un enrichissement réel de la représentation de la Russie. La culture russe n’était plus seulement Poutine et les oligarques, ou les clichés de la Guerre froide. Elle était aussi Tchaïkovsky, Bounine, Tarkovski, les icônes médiévales, le ballet classique.
Mais cet effet était socialement très concentré. L’exposition Sainte Russie a attiré 200 000 visiteurs — c’est beaucoup pour une expo spécialisée, c’est peu pour transformer durablement l’opinion publique d’un pays de 67 millions d’habitants. Et les événements géopolitiques qui ont suivi — Crimée 2014, Syrie 2015, Salisbury 2018 — ont systématiquement effacé les gains d’image produits par les événements culturels.
Ce que les Saisons croisées ont peut-être réussi, c’est à créer un socle de personnes en France qui maintiennent une distinction entre “la Russie” et “le régime de Poutine” — qui savent que la culture russe mérite d’être défendue même quand la politique russe est condamnable. C’est une base fragile, mais elle existe.
7. Questions rapides : vrai ou faux sur les Saisons croisées
Questions rapides sur les Saisons croisées
Q. Le budget de la Saison croisée 2010 a été principalement fourni par le gouvernement russe ?
Partiellement vrai. Le financement était bilatéral, avec des contributions du gouvernement français (via le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la Culture), du gouvernement russe, et de sponsors privés des deux pays. Côté russe, des fonds publics russes ont financé une part significative des événements, notamment les tournées du Mariinsky et du Bolchoï.
Q. Sainte Russie était l'exposition la plus visitée de 2010 au Louvre ?
Non. *Sainte Russie* était une exposition spécialisée à 200 000 visiteurs. D'autres expositions permanentes et des blockbusters comme l'exposition Courbet ont attiré davantage de visiteurs cette année-là. Son impact était qualitatif, pas quantitatif.
Q. Des Saisons croisées France-Russie ont eu lieu après 2010 ?
Oui. Une Saison du Tourisme bilatéral a eu lieu en 2016-2017, et une Saison de la Langue russe en France s'est tenue en 2018. Elles avaient une moindre ampleur que 2010 mais s'inscrivaient dans la même logique.
Q. Les Saisons croisées ont été une initiative entièrement gouvernementale ?
Faux. Si les deux gouvernements ont co-organisé et co-financé ces Saisons, de nombreux événements étaient portés par des institutions culturelles autonomes, des associations, des éditeurs et des artistes. Une part significative des événements étaient "associés" aux Saisons croisées sans être directement organisés par l'État.
Q. La Saison 2010 a eu des effets durables sur les relations franco-russes ?
Oui, mais les effets ont été principalement institutionnels. Des partenariats entre musées, universités et orchestres ont duré plusieurs années. Les effets sur la perception publique ont été plus fragiles, effacés par les crises géopolitiques successives.
Q. La rupture de 2022 a définitivement mis fin à tout échange culturel ?
Non. Les échanges institutionnels officiels sont en grande partie gelés, mais des liens individuels — entre artistes, chercheurs, traducteurs — perdurent. Et certaines institutions culturelles russes en exil (artistes russes installés hors de Russie depuis 2022) maintiennent un dialogue indirect avec leurs partenaires français.

8. Le bilan du point de vue russe
Claire Vasseur : Vous avez accès à des sources russes. Comment la France était-elle perçue dans ces échanges, de l'autre côté ?
Jean-Baptiste Moreau : La France occupait une place particulière dans la vision russe de l'Occident. Contrairement aux États-Unis ou au Royaume-Uni, perçus comme des puissances militaires rivales, la France était associée dans l'imaginaire russe cultivé à la culture, à la pensée, à la liberté. Ce rapport à la France comme "grande culture alliée" remonte au XVIIIe siècle — Voltaire, Diderot, l'Encyclopédie — et il s'est maintenu malgré toutes les vicissitudes politiques.Du côté russe, les Saisons croisées étaient perçues en 2010 comme une reconnaissance. La France accueillait la culture russe dans ses plus grandes institutions — le Louvre, l’Opéra Garnier. Pour des artistes et des fonctionnaires culturels russes habitués à des préjugés négatifs dans la presse occidentale, ce traitement de haute tenue était valorisant.
Il y avait aussi une dimension de prestige national : présenter le Mariinsky et le Bolchoï à Paris, les grandes expositions au Louvre, c’était afficher que la Russie était une grande puissance culturelle — ce qui, dans le contexte post-soviétique de reconstruction de l’identité nationale russe, avait un poids énorme.
La France était d’ailleurs vue par beaucoup d’acteurs culturels russes comme un partenaire préférentiel, plus ouvert au dialogue que les Anglo-Saxons, plus proche culturellement que les Allemands. Cette perception a survécu jusqu’en 2022, quand la position française sur la guerre en Ukraine a été perçue en Russie comme une “trahison” — ce qui est révélateur de l’espérance qui avait été placée dans ce partenariat.
9. L’héritage des Saisons croisées face au contexte géopolitique de 2026
Claire Vasseur : Peut-on encore parler d'"héritage" des Saisons croisées en 2026 ? Que reste-t-il concrètement ?
Jean-Baptiste Moreau : Oui, il en reste quelque chose, mais il faut être précis sur ce que c'est.Il reste des œuvres : les livres, les films, les enregistrements produits pendant ces années. Ils continuent d’exister et d’être consultés, indépendamment des relations diplomatiques. L’exposition Sainte Russie a un catalogue remarquable, qui fait encore référence dans l’histoire de l’art russe médiéval.
Il reste des personnes : des slavistes, des traducteurs, des musicologues formés pendant cette période, qui continuent d’exercer et de transmettre leurs connaissances. La chaîne de transmission de la culture russe en France n’est pas interrompue, même si elle est fragilisée.
Il reste des institutions civiles : les paroisses orthodoxes, les associations culturelles, les librairies russophones. Ces institutions ont une logique propre qui ne dépend pas des décisions gouvernementales.
Et il reste, peut-être, une conviction — fragile mais réelle — parmi ceux qui ont vécu ces années : que la relation France-Russie a un sens culturel profond qui survivra aux aléas politiques. Que les deux civilisations ont quelque chose à se dire qui ne peut pas être entièrement détruit par la géopolitique.
L’héritage des Saisons croisées, en 2026, c’est peut-être cette conviction. Elle ne suffit pas à résoudre les problèmes géopolitiques, mais elle maintient vivant un espace de dialogue possible — pour quand les conditions politiques changeront. Pour approfondir le sujet, lire notre article sur l’Année France-Russie 2010 et ses échanges artistiques contemporains.
10. Si une Saison croisée pouvait reprendre un jour
Claire Vasseur : Hypothèse d'avenir : si une Saison croisée France-Russie devait reprendre un jour, sur quelle thématique vous paraîtrait-elle la plus utile ?
Jean-Baptiste Moreau : La question me tient à cœur parce qu'elle oblige à penser à ce qui reste possible et souhaitable, indépendamment du contexte politique actuel.Si j’avais à choisir une thématique, ce serait “la mémoire” — au sens large. La mémoire de la Seconde Guerre mondiale vue des deux côtés : la France de l’Occupation, la Russie de la Grande Guerre patriotique. Les points de contact entre ces deux mémoires nationales qui ne se parlent jamais directement, mais qui ont des résonances profondes. La mémoire de l’exil, aussi : les Russes blancs en France, les Français qui ont fui vers l’Est, tous ceux qui ont vécu entre-deux.
Ce serait une thématique qui parle à la fois du passé et du présent — qui ne fait pas semblant que 2022 n’a pas eu lieu, mais qui montre que la relation France-Russie est plus vieille et plus profonde que n’importe quelle conjoncture politique.
Mais je suis conscient que ce raisonnement ne vaut que si les conditions politiques le permettent. En 2026, elles ne le permettent pas. Ce qui est possible, c’est de maintenir les liens culturels informels, de continuer à traduire, à enseigner, à documenter — et de garder ouverte la possibilité d’un dialogue futur. C’est ce que font, à leur échelle, des magazines comme le vôtre.
Pour l’histoire longue de ces relations diplomatiques et culturelles, consulter aussi le site Alliance franco-russe dédié à la relation franco-russe historique. Pour suivre l’actualité des échanges culturels et musicaux franco-russes, associationruslan.fr recense les événements de musique, opéra et ballet franco-russes.