Paris, premier arrondissement, un café discret. Natalya Volkov arrive avec vingt minutes de retard, un sac débordant de dossiers. Sociologue spécialisée dans les migrations est-européennes vers la France, associée à un centre de recherche sur les mobilités contemporaines, elle travaille depuis 2022 sur les nouvelles vagues de Russes fuyant la mobilisation ou refusant de participer à la guerre en Ukraine. Ses travaux documentent, avec rigueur, les intersections entre mémoire de l’émigration blanche et vécu contemporain.
Cet entretien constitue un portrait éditorial : il synthétise une série de conversations menées avec la sociologue entre novembre 2025 et mars 2026, recomposées sous une forme dialoguée pour la lisibilité. Les questions sont posées par Mathieu Clément, rédacteur culturel du magazine.
1. Combien de Russes vivent en France, et d’où viennent-ils ?
Mathieu Clément : Avant d'entrer dans les détails historiques, pouvez-vous nous donner une idée du chiffre réel ? Combien de Russes vivent en France en 2026, et comment se décompose cette population ?
Natalya Volkov : C'est la première question que je pose à mes étudiants, et la réponse est toujours plus complexe qu'ils ne l'imaginent. Les statistiques officielles ne capturent qu'une partie de la réalité.Selon les données consulaires et de l’INSEE, entre 35 000 et 45 000 ressortissants russes résident légalement en France. À cela, il faut ajouter les binationaux franco-russes, les descendants naturalisés dont les parents ou grands-parents venaient de Russie, et les personnes en cours de régularisation. En comptant large, on peut parler de 80 000 à 100 000 personnes ayant un lien direct avec la Russie sur le sol français.
Géographiquement, cette population se concentre principalement en Île-de-France — et surtout Paris et la petite couronne — avec des poches significatives sur la Côte d’Azur (Nice, Cannes, Monaco, héritages de la présence aristocratique russe depuis le XIXe siècle) et dans les grandes métropoles (Lyon, Bordeaux, Strasbourg).
Sociologiquement, on distingue grossièrement trois couches qui coexistent : les descendants de l’émigration blanche post-1917, souvent profondément intégrés et porteurs d’une identité russe culturelle très construite ; les émigrés de la période soviétique ou post-soviétique (années 1970-2000), souvent économiques ou intellectuels ; et depuis 2022, une nouvelle vague très hétérogène — jeunes hommes fuyant la mobilisation, familles d’opposants, professionnels IT, artistes et intellectuels.
2. La différence sociologique entre la diaspora blanche et les vagues suivantes
Mathieu Clément : Cette stratification est fascinante. Peut-on dire qu'il y a une "identité diasporique russe" unifiée, ou au contraire des communautés qui ne se reconnaissent pas dans le même récit ?
Natalya Volkov : Il n'y a pas une diaspora russe, il y en a plusieurs, et elles ne se parlent pas toujours. La fracture la plus profonde est peut-être celle entre la mémoire de l'émigration blanche et les vagues suivantes.Les descendants de l’émigration blanche — et ils sont encore nombreux, même si les générations s’éloignent de l’expérience directe — portent une identité russe profondément anti-soviétique et souvent très religieuse (orthodoxie, lien au Patriarcat de Constantinople ou aux Églises russes hors frontières). Pour eux, la “vraie Russie” est celle d’avant 1917, et la Russie soviétique puis poutinienne représente une parenthèse douloureuse ou une catastrophe continue.
Les émigrés de la période soviétique (dissidents, Juifs partis pour Israël puis revenus en Europe, intellectuels de la perestroïka) ont une relation plus ambivalente : ils ont grandi dans le régime, ils en connaissent les ressorts de l’intérieur, et leur russité est souvent plus laïque, plus culturelle que religieuse.
Quant aux nouveaux arrivants de 2022, ils sont encore en train de se définir. Beaucoup se posent la question : suis-je en exil temporaire ou définitif ? Est-ce que je fuis le régime ou est-ce que je fuis aussi, d’une certaine façon, une partie de moi-même ?
3. Les Russes de 2022 face à l’héritage mémoriel
Mathieu Clément : Comment les Russes arrivés depuis 2022 perçoivent-ils cet héritage mémoriel de l'émigration blanche ? Est-ce une ressource ou un fardeau ?
Natalya Volkov : C'est une question que je pose systématiquement lors de mes entretiens, et la réponse est presque toujours "les deux à la fois".D’un côté, découvrir que Paris accueille des Russes depuis plus d’un siècle, que des institutions survivent depuis 1920 — journaux, librairies, associations culturelles, paroisses orthodoxes — est souvent une surprise et un soulagement. La France n’est pas terra incognita. Il y a des gens qui ont “fait ça avant”.
De l’autre côté, le fossé sociologique peut être vertigineux. Un jeune développeur informatique de 28 ans, fils d’une famille ouvrière de Novossibirsk, qui ne parle pas le français à son arrivée à Paris en 2022, se retrouve dans une réalité très éloignée des cercles de descendants de princes et de comtesses qui fréquentent le cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois ou certaines associations orthodoxes.
Il y a aussi une question politique : une partie des descendants de l’émigration blanche portent une nostalgie monarchiste ou impériale qui n’a rien à voir avec le rejet de Poutine pour des raisons libérales ou pacifistes. Le seul point de convergence est souvent l’anti-soviétisme — mais même là, les motivations sont très différentes.

4. Descendants de l’émigration blanche et nouveaux arrivants : se côtoient-ils ?
Mathieu Clément : Concrètement, est-ce qu'il existe des espaces de rencontre entre ces populations très différentes ?
Natalya Volkov : Il en existe, mais ils sont rares et souvent fragiles. Les paroisses orthodoxes sont l'espace le plus significatif : elles ont accueilli depuis 2022 des milliers de Russes qui cherchaient à la fois une communauté et un repère familier. Certaines paroisses liées au Patriarcat de Constantinople ont vu leur assemblée rajeunir considérablement depuis 2022.Les bibliothèques et librairies russophones jouent aussi ce rôle : la librairie du Globe, rue de Rivoli, ou quelques librairies de quartier sont des points de rencontre intergénérationnels. Des associations culturelles comme le Cercle de la presse russe ou certains réseaux de lecture organisent des événements où les générations coexistent.
Mais les tensions existent aussi. La question politique divise : certains descendants de l’émigration blanche gardent une image de “la Russie éternelle” qui n’inclut pas les jeunes hommes anti-Poutine de 2022 dans leur récit identitaire. Et inversement, des nouveaux arrivants voient parfois dans les associations diasporiques traditionnelles des espaces vieillissants, nostalgiques, peu adaptés à leurs besoins.
Ce que je constate dans mes travaux, c’est que les liens les plus forts se créent autour de problèmes pratiques communs : trouver un logement, ouvrir un compte bancaire, chercher du travail dans un contexte de méfiance générale envers les ressortissants russes depuis 2022. L’adversité administrative crée parfois des solidarités que la mémoire seule ne créerait pas.
5. Le cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois en 2026
Mathieu Clément : Le cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois est souvent présenté comme le symbole de l'émigration blanche. Qu'est-ce qu'il représente pour la communauté russe de France aujourd'hui, toutes vagues confondues ?
Natalya Volkov : Il reste un lieu à part. Pour les descendants de l'émigration blanche, c'est un lieu de mémoire familiale autant que culturelle : on y retrouve des ancêtres, des figures que leurs parents ou grands-parents ont connues, des noms qui font partie du récit intime de leur famille. Les tombes de Bounine, de Tarkovski, de Noureev sont des points d'ancrage de ce récit.Pour les nouveaux arrivants, c’est souvent une découverte. Beaucoup n’en avaient jamais entendu parler avant d’arriver en France. Quand ils visitent le cimetière pour la première fois, ils décrivent fréquemment une émotion inattendue : voir que des Russes sont morts en France depuis un siècle, que leur douleur de quitter le pays n’est pas nouvelle, que d’autres avant eux ont construit une vie ici tout en restant profondément russes.
C’est paradoxalement un lieu qui peut réduire la distance entre les vagues : face aux tombes, les fractures politiques et sociales s’effacent un peu. On est tous, d’une certaine façon, des Russes qui ont dû partir.
Voir notre article sur les personnalités célèbres inhumées au cimetière russe pour le détail de ces figures.
6. La cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky : quel rôle pour quelle diaspora ?
Mathieu Clément : La cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky rue Daru est liée à l'orthodoxie. Mais quelle est son importance pour les Russes non croyants, ou pour ceux qui sont arrivés récemment ?
Natalya Volkov : Son importance dépasse largement la foi. C'est un marqueur d'identité culturelle avant d'être un lieu de pratique religieuse pour une grande partie des Russes de France.Pour les descendants de l’émigration blanche, la cathédrale est intimement liée à l’histoire de leur communauté : c’est là que des générations ont été baptisées, mariées, enterrées. C’est un lieu qui a survécu à l’URSS, à la Seconde Guerre mondiale, aux querelles entre Patriarcats.
Pour les nouveaux arrivants, en particulier ceux qui se définissent comme culturellement orthodoxes sans être très pratiquants, la cathédrale représente une continuité. Quand on est dépaysé, qu’on ne parle pas bien le français, qu’on cherche ses repères, entrer dans un espace qui ressemble à une église russe — dorures, iconostase, chants liturgiques en slavon — c’est un espace de décompression identitaire.
La question institutionnelle — quel Patriarcat, quelle juridiction — est davantage une préoccupation des spécialistes et des fidèles réguliers. Pour le Russe qui entre rue Daru pour la première fois, c’est avant tout un fragment de chez lui en plein Paris. Retrouvez l’histoire complète dans notre article sur la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky.
7. Questions rapides : vrai ou faux sur la diaspora russe en France
Questions rapides : idées reçues sur les Russes en France
Q. Les Russes en France forment une communauté politique unie ?
Faux. Les Russes de France sont extrêmement divisés politiquement : monarchistes, libéraux, communistes nostalgiques, orthodoxes conservateurs, laïcs progressistes, pro-Poutine et anti-Poutine coexistent. Depuis 2022, les fractures se sont encore accentuées.
Q. L'émigration russe de 2022 est la plus importante depuis 1917 ?
Vrai, en termes absolus vers la France. Les estimations suggèrent plus de 15 000 demandes de protection ou de titre de séjour de Russes en France depuis 2022, ce qui représente la plus forte vague depuis l'émigration blanche.
Q. Les Russes sont mieux accueillis en France que dans d'autres pays européens ?
Nuancé. La France a une tradition d'accueil de la diaspora russe historiquement ancrée, mais depuis 2022, la méfiance politique est réelle. Les procédures d'asile sont plus longues que dans certains pays nordiques.
Q. Il existe une "identité franco-russe" spécifique ?
Oui, mais plurielle. Les descendants de l'émigration blanche, souvent catholiques de culture et orthodoxes de foi, avec des prénoms français et des patronymes en -off ou -eff, incarnent une identité franco-russe historique. Les nouveaux arrivants construisent une identité différente, plus hybride et moins nostalgique.
Q. Bunine était populaire parmi les Russes blancs à Paris ?
Oui et non. Bounine était une figure centrale de l'émigration blanche et son Prix Nobel de 1933 a été vécu comme une victoire collective. Mais il était aussi parfois perçu comme trop mélancolique, peu adapté au monde moderne, nostalgique d'une Russie d'avant-révolution que les jeunes émigrés n'avaient pas connue.
Q. Le français est encore parlé dans les familles de l'émigration blanche ?
Oui, mais moins. Dans les premières générations, le français était souvent la langue du quotidien en famille, appris dans les écoles françaises ou les institutions de l'émigration. Les générations suivantes ont souvent perdu le russe. Aujourd'hui, il y a parfois un mouvement inverse : des jeunes Franco-Russes qui apprennent le russe pour reconnecter avec leur héritage.

8. La Saison croisée 2010 vue par les Russes de France
Mathieu Clément : Comment la communauté russe de France a-t-elle vécu l'Année France-Russie 2010 ? Était-ce un événement qui les concernait ?
Natalya Volkov : La Saison croisée 2010 a créé une situation particulière : pour la première fois depuis très longtemps, la Russie officielle et la diaspora russe en France partageaient le même espace culturel.Pour les descendants de l’émigration blanche, c’était souvent ambigu. D’un côté, voir la culture russe célébrée en France — au Louvre, au Grand Palais, à Garnier — était une fierté. De l’autre, cette culture était présentée par un État russe qu’ils n’ont jamais reconnu comme légitime. Certains ont boycotté les événements officiels, d’autres y ont participé en séparant l’art du pouvoir.
Pour la communauté russo-française plus récente — personnes arrivées dans les années 1990-2000 — 2010 a été perçue comme une fenêtre d’intégration : une occasion de montrer à leurs voisins et collègues français que la Russie était autre chose que la Guerre froide et les oligarques. Plusieurs m’ont décrit comment ils avaient emmené des amis français à l’exposition Sainte Russie au Louvre ou aux concerts du Mariinsky.
La Saison 2010 a laissé une empreinte réelle dans certains quartiers de Paris où la communauté russe est concentrée. On trouve encore des associations, des librairies et des paroisses qui se réfèrent à 2010 comme à une “époque dorée” de la présence russe en France — avant que la géopolitique ne vienne tout refermer.
Pour une analyse plus complète de la diaspora russe post-1917, voir notre article sur l’émigration blanche.
9. Préserver le patrimoine diasporique commun en 2026
Mathieu Clément : Que peut-on faire pour préserver ce patrimoine commun — archives, mémoire, institutions — dans un contexte où les liens officiels France-Russie sont rompus ?
Natalya Volkov : La rupture diplomatique de 2022 a créé une situation paradoxale : les institutions culturelles franco-russes officielles ont été mises sous tension ou contraintes de suspendre leurs activités, mais les communautés et les individus continuent d'exister.Ce qui peut être préservé passe par trois niveaux. D’abord, les archives matérielles : il y a en France des milliers de documents, lettres, photographies, enregistrements qui sont la mémoire de l’émigration blanche. Des institutions comme la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) ou certaines fondations privées travaillent à cette préservation.
Ensuite, les institutions civiles : les paroisses orthodoxes, les associations culturelles, les librairies. Elles fonctionnent indépendamment de la politique officielle et continuent d’être des espaces de maintien de la culture russe.
Enfin, les liens académiques et éditoriaux : les universités françaises continuent de former des slavisants, des traducteurs, des historiens. Les maisons d’édition continuent de publier de la littérature russe traduite. Ces liens, moins visibles, sont peut-être les plus durables. Pour explorer le patrimoine orthodoxe et culturel russe en France, le site heritagerusse.fr recense les lieux, monuments et institutions de la présence russe en France.
Ce que montrent mes recherches, c’est que les Russes de France — toutes vagues confondues — ont développé une capacité remarquable à exister “entre-deux” : ni entièrement russes, ni entièrement français, mais capables de maintenir vivant quelque chose qui appartient aux deux cultures. Découvrez aussi l’histoire de la présence culturelle russe en France sur le site du Centre culturel.
Le contexte de 2022 a rendu ce maintien plus difficile, mais il n’a pas effacé cent ans d’implantation. C’est peut-être la leçon la plus importante que l’on peut tirer de l’histoire longue de la diaspora russe en France.
10. Un livre pour comprendre la diaspora russe en France
Mathieu Clément : Pour terminer, quelle serait la lecture que vous recommanderiez à quelqu'un qui veut comprendre la diaspora russe en France, en dehors de vos propres travaux ?
Natalya Volkov : Je recommande souvent deux livres très différents.Le premier est La Résistance russe à l’émigration de Marc Raeff, publié en anglais mais traduit en français : c’est la référence pour comprendre comment l’émigration blanche a construit ses institutions et préservé sa culture pendant les décennies soviétiques. C’est dense, érudit, mais c’est le fondement.
Le deuxième, plus littéraire, est Des gens comme moi de Lioudmila Oulitskaïa — une série de nouvelles sur des personnes ordinaires tiraillées entre deux univers, entre la Russie soviétique et l’Occident. Ce n’est pas un livre sur la France spécifiquement, mais il capture quelque chose d’essentiel sur la psychologie de l’exil russe.
Et si je devais en ajouter un troisième pour comprendre 2022 — ce qui se passe maintenant — je dirais Saison des miracles de Ksenia Petrova, une journaliste russe installée à Paris depuis 2022, qui a écrit un journal de sa première année en France. C’est encore peu connu, mais c’est un document extraordinaire.