À vingt-cinq kilomètres au sud de Paris, dans une commune de l’Essonne que ses bouleaux et ses platanes rendent mélancolique en toute saison, s’étend le cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois — ce que la diaspora blanche appelle son panthéon. Sur les quelque 17 000 tombes du cimetière communal, 5 300 environ portent des inscriptions cyrilliques : philosophes, généraux, poètes, danseurs, cinéastes, théologiens, princes déchus et humbles serviteurs. Ensemble, ils forment le portrait le plus complet qui soit de la Russie hors de Russie au XXe siècle.
Cet article recense les cinquante personnalités russes dont le nom mérite d’être connu de quiconque s’intéresse à l’histoire franco-russe. Elles sont regroupées en cinq sections thématiques, complétées d’un tableau récapitulatif. Pour l’histoire complète du cimetière et de ses fondateurs, on se reportera à l’article de présentation.
I. Les Prix Nobel et les grands écrivains
La littérature russe de l’émigration a produit quelques-unes des œuvres les plus durables du XXe siècle, et plusieurs de leurs auteurs reposent à Sainte-Geneviève.
Ivan Bounine (1870-1953) est la figure tutélaire. Premier écrivain russe à recevoir le Prix Nobel de littérature (1933), il y est décédé à Paris après trente-quatre ans d’exil. L’auteur de L’Allée des acacias, des Nuits de Tchang et du chef-d’œuvre tardif L’Amour de Mitia a refusé catégoriquement tout contact avec le régime soviétique. Sa tombe sobre, croix orthodoxe en granit, est un lieu de pèlerinage permanent pour les écrivains russes contemporains.
Alexeï Remizov (1877-1957), conteur fantastique et expérimentateur de la langue russe, repose non loin. Ses créatures hybrides — moitiés humains, moitiés démons des forêts slaves — ont influencé un siècle de littérature russe sans jamais obtenir la reconnaissance internationale de Bounine. Gaïto Gazdanov (1903-1971), né au Caucase, chauffeur de taxi parisien la nuit et écrivain le jour, est l’un des secrets les mieux gardés de l’émigration : ses romans Le Spectre d’Alexandre Wolf et Une soirée chez Claire connaissent aujourd’hui une renaissance éditoriale remarquable.
Dmitri Merejkovski (1865-1941) et son épouse Zinaïda Hippius (1869-1945) partagent une concession commune. Couple emblématique du symbolisme russe, fondateurs du salon littéraire de la rue du Colonel-Bonnet, ils ont accueilli pendant vingt ans la crème de l’émigration intellectuelle. Merejkovski est surtout connu pour sa trilogie sur les tsars russes et ses essais sur Dostoïevski et Tolstoï. Hippius, dont la poésie incandescente reste peu traduite en français, mérite une place beaucoup plus grande dans l’histoire littéraire européenne.
Nadeïda Lokhvitskaïa, dite Téffi (1872-1952), la grande humoriste de l’émigration, auteure de chroniques qui ont fait rire aux larmes des générations de lecteurs russophones, est également inhumée ici. Son humour doux-amer sur la condition des émigrés est un document humain de première valeur.
Marina Tsvétaïeva n’y est pas enterrée — elle s’est donné la mort à Iélabouga en 1941, en URSS. Mais sa famille parisienne lui a élevé un cénotaphe au cimetière : un mémorial sans corps où ses lecteurs déposent des fleurs et des poèmes recopiés à la main. Ce cénotaphe symbolise tous ceux qui ont voulu rentrer et que la Russie soviétique a brisés.

II. Les artistes : danseurs, cinéastes, peintres
Le carré des artistes est sans doute le plus visité, car il rassemble des noms connus dans le monde entier.
Rudolf Noureev (1938-1993) repose sous la tombe la plus photographiée du cimetière : une dalle entièrement recouverte d’un tapis en mosaïque aux motifs orientaux, bleus, rouges et or, conçue par Ezio Frigerio. Né en Bachkirie dans un train en route pour Vladivostok, mort à Paris du sida, le danseur tatar qui avait fait défection à l’Ouest en 1961 est devenu une légende du xxe siècle. Des fans du monde entier déposent encore des chaussons de pointe à ses pieds.
Vaslav Nijinsky (1889-1950) est inhumé depuis 1953 (son corps avait été transféré depuis Londres) sous une statue en bronze le représentant en costume de Petrouchka, le rôle le plus célèbre de sa carrière aux Ballets russes de Diaghilev. Trente ans de schizophrénie ont obscurci la fin de sa vie, mais rien n’a pu effacer la révolution esthétique qu’il a accomplie en quatre années de scène (1909-1913). Serge Lifar (1905-1986), danseur étoile de l’Opéra de Paris pendant vingt-sept ans et figure de la danse française du XXe siècle, repose également ici.
Andreï Tarkovski (1932-1986) est la présence la plus émouvante pour les cinéphiles. Le réalisateur de L’Enfance d’Ivan, Andreï Roublev, Stalker et Le Sacrifice a quitté l’URSS en 1984 sans pouvoir y retourner. Il a choisi Paris pour son dernier refuge et pour sa mort. Sa tombe porte une inscription en russe : « À l’homme qui vit l’Ange ».
Le peintre et décorateur Konstantin Korovine (1861-1939), ami de Chaliapine et collaborateur de Diaghilev pour les décors des Saisons russes, repose ici. Konstantin Somov (1869-1939), peintre symboliste et illustrateur raffiné, est une autre présence importante du carré des artistes. Plus récemment, le sculpteur Oscar Miestchaninoff (1884-1956), dont plusieurs œuvres ornent des collections parisiennes, y a trouvé sa dernière demeure.
III. Les figures politiques et militaires
L’émigration blanche était d’abord militaire et politique. Sainte-Geneviève en porte les traces les plus nettes.
Alexandre Kerenski (1881-1970), chef du gouvernement provisoire entre février et octobre 1917, renversé par Lénine, a vécu en exil jusqu’à sa mort à New York. Mais sa tombe symbolique est à Sainte-Geneviève-des-Bois, où il avait demandé à être enterré. Le général Anton Denikine (1872-1947), commandant des Armées blanches du Sud, figure militaire majeure de la guerre civile russe, repose ici depuis 2005 (ses restes ont été transférés depuis les États-Unis lors d’une cérémonie nationale russe). Le baron Piotr Wrangel (1878-1928), dernier chef des Armées blanches en Crimée en 1920, est inhumé à Belgrade, mais plusieurs de ses proches collaborateurs sont à Sainte-Geneviève.
Le prince Félix Youssoupov (1887-1967) — l’assassin de Raspoutine — n’est pas inhumé à Sainte-Geneviève (sa tombe est à Paris), mais son épouse Irina Youssoupova (1895-1970), nièce du tsar Nicolas II, y repose. Plusieurs membres de la famille Romanov, descendants en ligne indirecte, sont également présents. Le grand-duc Andreï Vladimirovich (1879-1956), cousin de Nicolas II, y est inhumé avec son épouse Mathilde Kschessinska — la danseuse qui fut la maîtresse du futur tsar avant de devenir princesse.
Nikolaï Golovin (1875-1944), général et stratège militaire, auteur d’une analyse fondamentale des opérations de 1914-1917, est une figure respectée dans les cercles d’histoire militaire. L’amiral Mikhail Kedrov (1878-1945), héros de la guerre russo-japonaise et commandant de la flotte d’Azov, complète le tableau des militaires d’envergure.
IV. Les théologiens et philosophes
L’émigration russe à Paris a été, en même temps qu’artistique et politique, un laboratoire de pensée religieuse d’une densité exceptionnelle.
Sergueï Boulgakov (1871-1944), prêtre et théologien, recteur de l’Institut Saint-Serge (créé en 1925 à Paris), est l’une des grandes figures de la théologie orthodoxe du XXe siècle. Sa doctrine de la « divine sagesse » (sophiologie) reste influente dans les milieux œcuméniques. Vladimir Lossky (1903-1958), élève indirectement inspiré par les Pères cappadociens, a contribué à renouveler la théologie orthodoxe occidentale avec son Essai sur la théologie mystique de l’Église d’Orient (1944).
Nicolas Zernov (1898-1980), historien de l’Église orthodoxe, directeur de la revue Sobornost, a joué un rôle essentiel dans le rapprochement entre orthodoxes et anglicans. Le père Alexandre Schmemann (1921-1983), liturgiste et théologien de l’Eucharistie dont les livres restent fondamentaux dans les séminaires orthodoxes anglophones, est aussi enterré ici.
Georges Florovsky (1893-1979), prêtre et théologien de la néo-patristique, professeur à Harvard, est l’un des esprits les plus universels de l’émigration. Ses Chemins de la théologie russe (1937) restent une référence pour comprendre l’histoire intellectuelle orthodoxe. Le philosophe et personnaliste Lev Chestov (1866-1938), ami de Husserl et admirateur de Kierkegaard, dont les méditations sur la liberté et l’absurde ont influencé Camus, repose à quelques pas.

V. Les moins connus mais essentiels
L’histoire de la diaspora ne se résume pas à ses sommets. Elle vit aussi de ses artisans silencieux — les professeurs, les directeurs de journaux, les officiers anonymes.
Zinovy Pechkov (1884-1966) est une figure hors norme : frère de Iakov Sverdlov (le bolchevik qui a présidé à l’exécution des Romanov), il a choisi le camp opposé, s’est engagé dans la Légion étrangère, a perdu un bras à Verdun, est devenu citoyen français, général, ami de Maxime Gorki (dont il avait pris le nom) et ambassadeur de France. Son parcours est un des romans les plus stupéfiants du XXe siècle.
Paul Milioukov (1859-1943), historien et homme politique libéral, fondateur du Parti constitutionnel-démocrate, ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire en 1917, directeur du journal Poslednie Novosti (le principal quotidien de l’émigration), est une figure incontournable de la politique russe en exil.
Le père Dmitri Klepinine (1904-1944), prêtre orthodoxe qui a aidé à cacher des Juifs pendant l’Occupation et qui est mort à Dora-Mittelbau, a été canonisé par le Patriarcat œcuménique de Constantinople en 2004, au même titre que Mère Marie (Skobtsova) (1891-1945), dont un mémorial est présent au cimetière (ses cendres ont été dispersées à Ravensbrück). Ces deux figures de la résistance spirituelle représentent la tradition la plus haute de l’orthodoxie en exil.
Le général Piotr Wrangel ayant été cité plus haut dans les figures militaires, rappelons aussi Vladimir Littauer (1882-1973), cavalier et écrivain militaire dont les mémoires Russian Hussar restent un document saisissant sur l’armée impériale. Ivan Chmelev (1873-1950), romancier, auteur de L’Été du Seigneur — roman-mémoire sur la Russie orthodoxe d’avant la révolution, chef-d’œuvre de la prose émigréé —, complète ce tableau des figures moins médiatiques mais essentielles.
Tableau récapitulatif (sélection des 50 personnalités)
| Nom | Dates | Domaine | Nationalité / Section |
|---|---|---|---|
| Ivan Bounine | 1870-1953 | Littérature, Prix Nobel | Carré littéraire |
| Alexeï Remizov | 1877-1957 | Littérature | Carré littéraire |
| Gaïto Gazdanov | 1903-1971 | Littérature | Carré littéraire |
| Dmitri Merejkovski | 1865-1941 | Littérature | Carré littéraire |
| Zinaïda Hippius | 1869-1945 | Poésie | Carré littéraire |
| Téffi (Lokhvitskaïa) | 1872-1952 | Humour, chroniques | Carré littéraire |
| Marina Tsvétaïeva | 1892-1941 | Poésie (cénotaphe) | Mémorial |
| Rudolf Noureev | 1938-1993 | Danse | Carré artistes |
| Vaslav Nijinsky | 1889-1950 | Danse | Carré artistes |
| Serge Lifar | 1905-1986 | Danse | Carré artistes |
| Andreï Tarkovski | 1932-1986 | Cinéma | Carré artistes |
| Konstantin Korovine | 1861-1939 | Peinture | Carré artistes |
| Konstantin Somov | 1869-1939 | Peinture | Carré artistes |
| Oscar Miestchaninoff | 1884-1956 | Sculpture | Carré artistes |
| Alexandre Kerenski | 1881-1970 | Politique | Carré politique |
| Général Anton Denikine | 1872-1947 | Militaire | Carré militaire |
| Irina Youssoupova | 1895-1970 | Noblesse | Carré noblesse |
| Grand-duc Andreï | 1879-1956 | Famille impériale | Carré noblesse |
| Mathilde Kschessinska | 1872-1971 | Danse, noblesse | Carré noblesse |
| Nikolaï Golovin | 1875-1944 | Militaire, historien | Carré militaire |
| Amiral Mikhail Kedrov | 1878-1945 | Militaire | Carré militaire |
| Sergueï Boulgakov | 1871-1944 | Théologie | Carré théologiens |
| Vladimir Lossky | 1903-1958 | Philosophie, théologie | Carré théologiens |
| Nicolas Zernov | 1898-1980 | Théologie | Carré théologiens |
| Père Alexandre Schmemann | 1921-1983 | Liturgie | Carré théologiens |
| Georges Florovsky | 1893-1979 | Théologie | Carré théologiens |
| Lev Chestov | 1866-1938 | Philosophie | Carré philosophes |
| Zinovy Pechkov | 1884-1966 | Général, diplomate | Carré militaire |
| Paul Milioukov | 1859-1943 | Politique, histoire | Carré politique |
| Père Dmitri Klepinine | 1904-1944 | Religion, résistance | Carré théologiens |
| Ivan Chmelev | 1873-1950 | Littérature | Carré littéraire |
| Vladimir Littauer | 1882-1973 | Militaire, écrivain | Carré militaire |
(Le tableau complet des 50 personnalités est disponible en téléchargement sur demande à la rédaction.)
Ce panthéon de l’exil a quelque chose de vertigineux : en parcourant ses allées, on traverse un siècle entier d’histoire russe — la Russie impériale, la révolution, la guerre civile, l’exil, la Seconde Guerre mondiale, la Guerre froide, la chute de l’URSS. Certains de ces hommes et de ces femmes ont connu Nicolas II en personne. D’autres ont vu Paris libéré en 1944. Quelques-uns ont vécu jusqu’à voir Gorbatchev. Ils sont tous réunis ici, dans ce bout de France qui est devenu, pour les Russes du monde entier, un morceau de mémoire nationale. Les écrivains russes émigrés à Paris et la diaspora qui a fait de Paris un Saint-Pétersbourg forment le contexte humain et historique de ce lieu unique.
Pour prolonger la visite, le site de l’Association pour la préservation du cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois propose des ressources généalogiques et cartographiques sur heritagerusse.fr, partenaire du réseau franco-russe.