Thomas Berger, journaliste, s’entretient avec Camille Servan-Duprat, spécialiste de diplomatie culturelle basée à Paris. Avec dix-sept ans d’expérience sur les dispositifs bilatéraux de coopération franco-russe, elle éclaire les rouages institutionnels des saisons croisées : qui décide de leur lancement, quels acteurs sont impliqués, et comment ces dispositifs s’inscrivent dans une stratégie de soft power plus large que le seul cas russe.

Camille Servan-Duprat, spécialiste de diplomatie culturelle française
Camille Servan-Duprat Spécialiste de diplomatie culturelle et des relations internationales

Dix-sept ans d'expérience sur le soft power culturel et les dispositifs bilatéraux de coopération, notamment entre la France et la Russie.

1. Camille Servan-Duprat, une lecture institutionnelle des échanges culturels

Thomas Berger : Camille, pourriez-vous nous donner une lecture institutionnelle des échanges culturels entre la France et la Russie, notamment à travers les saisons croisées ?
Camille Servan-Duprat : Pour être précise, les saisons croisées sont un outil de diplomatie culturelle qui s'inscrit dans une tradition de longue date, bien antérieure au cas franco-russe. C'est-à-dire que ces dispositifs permettent non seulement de promouvoir la culture nationale à l'étranger, mais surtout de renforcer les relations bilatérales par un canal qui échappe partiellement aux tensions diplomatiques classiques. Historiquement, depuis [l'Année France-Russie 2010, premier grand exemple de ce dispositif](/annee-france-russie-2010/), ces saisons ont permis d'établir un dialogue plus approfondi entre les deux nations, comme le détaille [le pilier consacré à l'histoire des saisons croisées](/saisons-croisees-histoire/).

Il faut distinguer trois strates : le niveau politique, qui décide du lancement et du calendrier ; le niveau institutionnel, qui met en œuvre le programme via des agences dédiées ; et le niveau opérationnel, où interviennent les musées, orchestres, universités et associations. Chaque projet de saison est conçu pour inclure une variété d’événements — expositions, concerts, conférences, résidences d’artistes — qui illustrent la richesse des cultures respectives. Ces initiatives sont soutenues par des institutions comme les institutions culturelles impliquées dans ces échanges, dont CulturesFrance, devenu l’Institut français, et Rossotrudnichestvo du côté russe.

À titre d’exemple, lors de l’édition 2010, plus de 400 événements ont été organisés dans les deux pays, touchant plusieurs millions de personnes au total. C’est ce chiffre qui a fait de cette saison la référence pour tous les dispositifs bilatéraux français lancés depuis.


2. Qui décide du lancement d’une saison croisée ?

Thomas Berger : Qui décide du lancement d'une saison croisée ? Quels en sont les critères ?
Camille Servan-Duprat : Le lancement d'une saison croisée est généralement le résultat d'une décision politique conjointe, prise au plus haut niveau des deux États — souvent lors d'un sommet bilatéral ou d'une visite d'État. Les ministères des Affaires étrangères et de la Culture jouent un rôle clé dans l'établissement du cahier des charges. Il faut distinguer les motivations : certains projets visent spécifiquement à apaiser des tensions diplomatiques, d'autres cherchent à approfondir une relation déjà cordiale.

Par exemple, la saison croisée du tourisme franco-russe 2016-2017 a été lancée précisément pour relancer un secteur économique fragilisé par une période de tensions, ce qui n’était pas du tout la logique de 2010, plus généraliste et festive. L’élaboration d’une saison nécessite en général plusieurs années de préparation — les discussions initiales peuvent remonter à quatre ou cinq ans avant le lancement effectif, avec des études préalables et des consultations d’experts culturels pour identifier les thématiques porteuses et les institutions volontaires.

Il est essentiel d’établir des critères clairs qui garantissent que chaque événement retenu servira à la fois les objectifs culturels et diplomatiques, tout en respectant les sensibilités politiques des deux nations à l’instant T — ce qui, avec la Russie, a toujours demandé une vigilance particulière.

Réunion diplomatique franco-russe sur la coopération culturelle


3. CulturesFrance, Institut français, Rossotrudnichestvo : qui fait quoi ?

Thomas Berger : Quels rôles jouent concrètement CulturesFrance, l'Institut français et Rossotrudnichestvo dans ces dispositifs ?
Camille Servan-Duprat : CulturesFrance, devenu l'Institut français en 2011, et Rossotrudnichestvo ont des rôles centraux et complémentaires dans l'organisation des saisons croisées. L'Institut français est chargé de la mise en œuvre opérationnelle des projets culturels français à l'étranger et agit comme catalyseur pour les échanges artistiques, en s'appuyant sur son réseau d'antennes locales. Rossotrudnichestvo a une mission équivalente côté russe, avec pour objectif de promouvoir la langue et la culture russes à l'international.

Ces institutions travaillent en étroite collaboration avec les ambassades et les consulats pour s’assurer que les programmes soient adaptés au public local, et elles se coordonnent avec des partenaires privés et publics pour le financement — ce qui est crucial pour la réussite des saisons. Le rôle du mécénat privé dans le financement de ces saisons est d’ailleurs devenu un élément incontournable, permettant d’élargir les ambitions des projets au-delà des seules subventions publiques.

C’est-à-dire qu’en moyenne, sur les grandes saisons croisées françaises récentes, environ 30 % du financement provient de partenariats privés, une proportion en constante augmentation depuis 2010. Cette évolution a changé la nature même de la négociation institutionnelle : les agences doivent désormais convaincre à la fois les décideurs politiques et les mécènes privés, ce qui suppose des compétences très différentes de celles requises il y a vingt ans.


4. Le soft power culturel, un outil diplomatique à part entière

Thomas Berger : Pensez-vous que le soft power culturel soit un outil diplomatique à part entière ?
Camille Servan-Duprat : Absolument, le soft power culturel est devenu un pilier de la diplomatie moderne, au même titre que la diplomatie économique ou militaire, bien que ses effets soient plus diffus et plus lents à mesurer. Contrairement à une approche centrée sur l'économie ou la défense, le soft power utilise la culture pour influencer les perceptions et attirer la sympathie d'autres nations, en construisant des liens durables qui vont au-delà des enjeux politiques immédiats.

Les saisons croisées sont précisément conçues pour exploiter ce potentiel, favorisant une compréhension mutuelle et une coopération pacifique même quand les relations politiques se tendent. Par exemple, l’Année France-Russie 2010 a permis de dépasser certains malentendus historiques et de revitaliser les échanges culturels entre les deux pays, à un moment où les relations diplomatiques restaient correctes mais peu chaleureuses. En 2010, plus de 400 événements ont touché des millions de personnes, renforçant l’image positive de chaque pays auprès du public de l’autre.

Le développement de ces programmes a d’ailleurs été étudié par des chercheurs en relations internationales, qui constatent une corrélation directe entre ce type d’initiative et une amélioration mesurable, bien que temporaire, des perceptions publiques réciproques dans les pays partenaires.


5. De 2010 à 2018 : comment le modèle des saisons croisées a évolué

Thomas Berger : De 2010 à 2018, comment le modèle des saisons croisées a-t-il évolué ?
Camille Servan-Duprat : Depuis [l'Année France-Russie 2010](/annee-france-russie-2010/), le modèle des saisons croisées a évolué vers plus de ciblage thématique et moins de dispersion. Nous sommes passés d'une logique généraliste, où l'on voulait tout montrer d'un pays, à des saisons beaucoup plus focalisées. Par exemple, [la saison de la langue russe en France en 2018](/blog/saison-langue-russe-france-2018/) a mis l'accent exclusivement sur l'éducation et la promotion linguistique, ce qui a permis de toucher un public plus jeune et plus ciblé, avec des indicateurs de succès mieux définis.

Les dispositifs sont également devenus plus interactifs, intégrant des outils numériques pour étendre leur portée bien au-delà des seuls publics physiquement présents aux événements. Cette période a vu l’intégration croissante du secteur privé dans le financement, ce qui a permis de soutenir des initiatives plus ambitieuses sans alourdir les budgets publics.

Des collaborations avec des plateformes numériques ont permis de diffuser certains événements en direct à un public mondial, une innovation qui a considérablement élargi la portée potentielle des saisons croisées depuis leur création en 2010, où l’essentiel du public restait local ou national.


6. Les limites et les critiques adressées à ce type de dispositif

Thomas Berger : Quelles sont les limites et les critiques adressées à ce type de dispositif ?
Camille Servan-Duprat : Malgré leurs avantages évidents, les saisons croisées ne sont pas exemptes de critiques, et il faut être honnête là-dessus. L'une des principales limites est le risque d'instrumentalisation politique des projets culturels, ce qui peut créer des tensions au sein même des institutions participantes. Lors de [la saison de la langue russe en France en 2018](/blog/saison-langue-russe-france-2018/), certains observateurs ont craint que des messages politiques soient subtilement véhiculés à travers des programmes présentés comme purement culturels.

Il y a également un défi permanent à maintenir l’équilibre entre promotion culturelle et objectifs diplomatiques : plus une saison est instrumentalisée politiquement, moins elle est crédible culturellement, et inversement. Enfin, les critiques portent souvent sur le coût élevé de ces événements et leur réel retour sur investissement, difficile à quantifier en dehors des indicateurs de fréquentation. En moyenne, les coûts d’organisation d’une grande saison peuvent atteindre plusieurs dizaines de millions d’euros, un investissement qui nécessite une justification solide en termes de bénéfices diplomatiques tangibles, souvent contestée par la Cour des comptes ou son équivalent russe.

Certains observateurs notent aussi que les saisons croisées privilégient parfois des institutions et artistes déjà bien établis, au détriment de talents émergents qui bénéficieraient davantage d’une exposition internationale précoce — c’est une critique que je trouve personnellement fondée et qui mériterait d’être davantage prise en compte dans la conception des futurs programmes.

Drapeaux français et russes lors d'un événement culturel bilatéral officiel


6bis. L’exemple concret de 2010 : anatomie d’une négociation

Thomas Berger : Pouvez-vous nous détailler, très concrètement, comment s'est négociée l'Année France-Russie 2010, depuis l'idée initiale jusqu'au premier événement à Pleyel ?
Camille Servan-Duprat : C'est un cas d'école intéressant, justement parce qu'il illustre bien la mécanique en trois temps que j'évoquais plus tôt. Tout commence par une phase exploratoire, souvent informelle : des diplomates culturels des deux ambassades échangent sur l'opportunité du projet, testent l'intérêt politique réel derrière les discours de façade. Pour 2010, cette phase a duré près de deux ans, avec des allers-retours entre Paris et Moscou pour caler un calendrier qui convienne aux deux calendriers politiques nationaux.

Vient ensuite la phase de structuration institutionnelle : c’est là que CulturesFrance et Rossotrudnichestvo entrent en jeu pour de bon, avec la nomination de commissaires généraux de chaque côté, chargés de fédérer les initiatives. C’est un travail de coordination assez impressionnant, parce qu’il faut faire converger des dizaines d’acteurs — musées, orchestres, universités, entreprises mécènes — vers un calendrier commun et une identité visuelle partagée. Pour 2010, plus de 400 événements ont ainsi été calés sur douze mois, ce qui demande une logistique redoutable, comme le racontent d’ailleurs très bien les coulisses logistiques de cette organisation.

Enfin, la phase de lancement proprement dite est presque anticlimatique comparée à ce travail de fond : un concert d’ouverture, quelques discours officiels, et puis le programme se déroule sur toute l’année selon un calendrier déjà verrouillé des mois à l’avance. Ce qui frappe, avec le recul, c’est la disproportion entre la visibilité médiatique de l’événement d’ouverture et l’ampleur du travail diplomatique invisible qui l’a précédé — un travail qui, à mon sens, mérite d’être davantage raconté au grand public, au-delà de la seule programmation culturelle.


7. Cinq questions rapides — vrai ou faux sur les saisons croisées

Q. Les saisons croisées sont-elles toujours rentables financièrement ?

Faux. La rentabilité directe n'est pas toujours assurée ; l'objectif principal reste le soft power, dont les bénéfices se mesurent en influence et en perception plutôt qu'en retour financier immédiat.

Q. La Russie n'a organisé des saisons croisées qu'avec la France ?

Faux. Elle a collaboré avec de nombreux pays, dont l'Allemagne et l'Italie, chacune axée sur des thématiques culturelles spécifiques, ainsi qu'avec plusieurs pays d'Asie centrale sur le patrimoine architectural commun.

Q. Les saisons croisées ont-elles toujours un impact politique important ?

Vrai, dans une certaine mesure. Elles peuvent influencer les relations diplomatiques à long terme et servir de tremplin à des discussions bilatérales plus larges, sans se substituer aux canaux diplomatiques officiels.

Q. Le secteur privé joue-t-il un rôle majeur dans le financement ?

Vrai. De plus en plus d'entreprises participent au mécénat culturel bilatéral ; sur certaines saisons récentes, cette part a atteint près de 45 % du financement total.

Q. Les traditions gastronomiques sont-elles souvent mises en avant dans ces saisons ?

Vrai. La gastronomie est un vecteur puissant de rapprochement entre cultures, avec des semaines thématiques qui attirent un large public et une couverture médiatique importante.


8. Vos conseils finaux pour organiser une première saison croisée

Camille Servan-Duprat :
  1. Planifiez rigoureusement, plusieurs années à l’avance, pour garantir un programme équilibré, diversifié et suffisamment robuste face aux aléas diplomatiques.
  2. Multipliez les partenariats stratégiques avec des institutions culturelles locales et internationales — les institutions culturelles impliquées dans ces échanges sont souvent disposées à partager leur expertise et leurs réseaux.
  3. Investissez dans une communication ciblée et continue, en s’appuyant à la fois sur les médias traditionnels et les réseaux sociaux ; consulter les annonces du milieu culturel russophone parisien peut offrir des opportunités de visibilité concrètes pour les événements associés.

Cet entretien met en lumière la complexité institutionnelle et la portée diplomatique réelle des saisons croisées franco-russes. Pour prolonger la réflexion sur le poids des traditions gastronomiques dans ces échanges, voir les traditions gastronomiques russes valorisées lors de ces échanges culturels.

Ce que révèle cet entretien, au fond, c’est que la diplomatie culturelle n’a rien d’improvisé : derrière chaque exposition, chaque concert franco-russe présenté au public, se cache une architecture institutionnelle patiemment négociée, sur plusieurs années, entre des acteurs politiques, administratifs et privés aux intérêts parfois divergents. Comprendre cette mécanique permet de mieux apprécier la portée réelle — et les limites — de ces grandes saisons qui continuent de façonner, discrètement mais durablement, les relations entre la France et la Russie.