Paris, années 1920. Dans les salons dorés de la capitale, une princesse d’origine roumano-grecque règne sur la poésie française. À quelques kilomètres de là, dans un appartement exigu de banlieue, une réfugiée russe griffonne des vers sur des cahiers d’écolier, presque sans lecteurs. Anna de Noailles et Marina Tsvetaïeva n’appartiennent pas au même monde — et pourtant, leurs trajectoires dessinent, en miroir inversé, deux façons d’habiter la poésie et l’exil dans le Paris de l’entre-deux-guerres. Pour comprendre ce que ce rapprochement révèle, nous avons rencontré Claire Delvaux-Sokolova, maîtresse de conférences en littérature comparée à l’Université Paris Nanterre, spécialiste de la poésie russe en exil et des réseaux littéraires franco-russes de l’entre-deux-guerres.

Professeure Delvaux-Sokolova, pourquoi rapprocher ces deux poétesses qui semblent si différentes ?

C’est précisément leur différence qui rend le rapprochement fécond. Anna de Noailles est une célébrité de son vivant — la première femme faite commandeur de la Légion d’honneur pour ses écrits, adulée par Proust, Cocteau, Colette. Marina Tsvetaïeva, elle, est une quasi-inconnue en France durant tout son séjour, publiant dans des revues confidentielles de l’émigration russe, tirées parfois à quelques centaines d’exemplaires. En les mettant côte à côte, on obtient un instantané saisissant de ce que pouvait signifier « être poétesse » à Paris à la même époque, selon qu’on était née dans l’aristocratie mondaine ou qu’on arrivait comme réfugiée politique sans un sou.

Il y a aussi une dimension de justice historique. Les articles consacrés aux liens littéraires franco-russes citent souvent une brochette d’hommes — Tolstoï, Tourgueniev, Bounine — avec Tsvetaïeva réduite à une ligne dans une liste. Or sa présence à Paris entre 1925 et 1939 constitue l’un des chapitres les plus denses, et les plus douloureux, de l’histoire de la diaspora russe à Paris. Il fallait un texte qui lui donne, avec Noailles, la place centrale.

Qui était vraiment Anna de Noailles, au-delà de l’image de la mondaine glorifiée ?

On la réduit trop souvent à la caricature de la salonnière excentrique, alanguie sur son lit à recevoir des visiteurs jusqu’à midi. C’est oublier qu’elle est une travailleuse acharnée du vers, publiant recueil sur recueil — Le Cœur innombrable en 1901, Les Éblouissements en 1907, Les Forces éternelles en 1920 — avec une régularité et une exigence qui forcent le respect de ses contemporains, y compris masculins, dans un milieu où la poésie « féminine » était volontiers cantonnée au sentimentalisme mineur.

Née Anna Elisabeth Bibesco-Bassaraba de Brancovan en 1876, d’un père prince roumain et d’une mère d’origine grecque, elle n’est jamais totalement assimilée dans le paysage littéraire français malgré son mariage avec le comte Mathieu de Noailles et sa consécration institutionnelle. Cette position d’entre-deux — française par la langue et la culture, étrangère par le sang et le nom — la rapproche, structurellement, de bien des écrivains venus d’ailleurs qui peuplent alors Paris.

Et Marina Tsvetaïeva : quel visage avait-elle en arrivant à Paris en 1925 ?

Une femme épuisée, déjà. Elle a quitté la Russie soviétique en 1922 pour rejoindre son mari Sergueï Efron, engagé dans les cercles militaires de l’émigration blanche. Après un passage à Berlin puis trois ans difficiles à Prague, elle arrive à Paris auréolée d’une réputation de grande poète parmi les Russes émigrés — mais cette réputation ne se traduit ni en argent, ni en reconnaissance française.

Tsvetaïeva vit alors ce que l’on peut appeler un double exil : exilée de Russie, elle l’est aussi, socialement, du cœur littéraire parisien qu’occupe une Anna de Noailles. Elle écrit en russe pour un lectorat russe de plus en plus réduit — les émigrés eux-mêmes se dispersent, s’appauvrissent, se divisent politiquement. Sa poésie, d’une modernité formelle radicale — ellipses syntaxiques, ruptures rythmiques, néologismes — la rend difficile à traduire et peu compatible avec le goût français de l’époque, encore marqué par le symbolisme finissant.

Extrait — Marina Tsvetaïeva, « Après la Russie » (1928) « Ma Russie, Russie, / pourquoi brûles-tu si fort ? » — vers cité par Claire Delvaux-Sokolova comme emblématique de la tension entre nostalgie et rupture qui traverse tout le recueil parisien de Tsvetaïeva.

Où vivait concrètement Tsvetaïeva pendant ses années parisiennes ?

C’est un point que les biographies francophones traitent souvent trop vite, alors qu’il éclaire directement les conditions d’écriture. Tsvetaïeva n’habite jamais Paris intra-muros de façon durable : elle vit successivement à Vanves, Clamart puis Meudon, trois communes de la petite couronne où se concentre alors une partie de l’émigration russe modeste, loin des salons du VIIᵉ ou du XVIᵉ arrondissement.

Voici un aperçu synthétique de ces adresses successives et de leur signification :

CommunePériode approximativeConditions de vie
Vanves1925-1926Premier logement à l’arrivée, exigu, partagé avec son mari et ses enfants
Clamart1926-1932Longue période, proximité avec d’autres familles de l’émigration, grande précarité matérielle
Meudon1932-1934Logement toujours modeste, période de tensions politiques croissantes autour de son mari
Retour à Paris intra-muros1934-1938Appartements successifs, isolement social accru, activité politique de Sergueï Efron compromettante

Ces logements n’ont rien des ateliers d’artistes romantiques : ce sont des appartements humides, mal chauffés, où Tsvetaïeva écrit sur la table de la cuisine, entre les tâches ménagères et l’éducation de ses enfants — pendant que, à quelques kilomètres, Anna de Noailles reçoit dans un salon tendu de soie.

Appartement modeste de la banlieue parisienne des années 1920, table de cuisine encombrée de cahiers manuscrits, évoquant le cadre d'écriture de Marina Tsvetaïeva en exil

Les deux femmes ont-elles fréquenté les mêmes cercles littéraires ?

Les réseaux se touchent sans jamais fusionner. Anna de Noailles est au centre du salon français « pur » — celui des revues comme la Nouvelle Revue française, des académies, des dîners chez les Daudet ou les Rostand. Tsvetaïeva gravite, elle, dans un réseau parallèle : les revues de l’émigration russe comme Sovremennye Zapiski (« Annales contemporaines »), les cercles orthodoxes, les rares soirées littéraires russo-françaises organisées autour de figures comme les écrivains russes émigrés à Paris tels que Bounine ou Chestov.

Ces deux réseaux se croisent occasionnellement — certaines revues franco-russes, certains mécènes bilingues, certaines soirées organisées par des passeurs culturels — mais aucune source, aucune correspondance connue, ne permet d’affirmer que les deux femmes se soient jamais rencontrées en personne. C’est là un point qu’il faut traiter avec prudence méthodologique : l’absence de preuve n’est pas preuve d’absence, mais on ne peut pas non plus inventer une rencontre qui n’est attestée nulle part.

Peut-on tout de même parler d’un dialogue indirect entre leurs œuvres ?

Un dialogue de position, plus que de contenu direct. Les deux poétesses partagent une conception de l’écriture comme engagement corporel total — chez Noailles, une sensualité panthéiste, un rapport charnel à la nature et au désir ; chez Tsvetaïeva, une intensité rythmique presque physique, une langue qui semble haletante, essoufflée par l’urgence de dire.

Voici quelques axes de comparaison qui structurent la lecture croisée de leurs œuvres :

  • Le rapport au corps : chez Noailles, célébration lyrique du corps désirant ; chez Tsvetaïeva, corps souffrant, corps de l’exil et de la faim.
  • Le rapport à la nation : Noailles écrit en française assimilée, sans conflit apparent avec son identité française ; Tsvetaïeva écrit en russe exilé, dans une tension permanente avec la langue du pays d’accueil.
  • Le rapport au temps : Noailles est hantée par la fuite du temps et la mort à venir ; Tsvetaïeva est hantée par un passé perdu, la Russie d’avant la révolution, irrécupérable.
  • La reconnaissance de leur vivant : immédiate et institutionnelle pour Noailles ; quasi nulle en France pour Tsvetaïeva, réservée à un cercle russophone restreint.

Comment expliquer cet écart si radical de reconnaissance entre les deux femmes ?

Plusieurs facteurs se cumulent. D’abord la langue : Noailles écrit directement en français, pour un public français, quand Tsvetaïeva écrit en russe, ce qui la condamne à un public de niche tant qu’elle n’est pas traduite. Ensuite le capital social : Noailles naît dans l’aristocratie, épouse un comte, dispose d’un réseau qui la propulse dès ses premiers recueils — quand Tsvetaïeva arrive sans ressources, dans un pays qui digère difficilement la vague de réfugiés russes des années 1920.

Il y a enfin un facteur genre redoublé par le facteur exil : une femme poète étrangère et pauvre cumule les obstacles qu’une femme poète française et fortunée ne rencontre jamais. On retrouve ce mécanisme, à des degrés divers, chez d’autres figures de l’émigration russe étudiées dans notre travail sur les salons littéraires franco-russes : les hommes de lettres russes exilés, même pauvres, bénéficient souvent d’une solidarité masculine transnationale plus efficace que celle dont disposent les femmes.

Salon littéraire parisien richement décoré du début du XXe siècle, symbole de la reconnaissance mondaine dont bénéficiait Anna de Noailles à l'inverse de l'isolement de Tsvetaïeva

Que reste-t-il aujourd’hui de la mémoire de ces deux poétesses en France ?

Un contraste qui perdure, quoique atténué. Anna de Noailles reste étudiée dans les cursus de littérature française, présente dans les manuels, sa maison peut se visiter, ses vers sont cités. Marina Tsvetaïeva, en revanche, connaît une reconnaissance tardive et surtout portée par les traducteurs et spécialistes de littérature russe — sa notoriété en France demeure largement confinée aux cercles universitaires et aux amateurs éclairés de poésie russe, malgré des traductions désormais disponibles en Pléiade.

C’est un paradoxe : Tsvetaïeva est aujourd’hui considérée par beaucoup de spécialistes comme l’une des plus grandes voix poétiques du XXe siècle, russe ou autre, alors qu’elle est restée quasiment invisible durant ses quinze années parisiennes. Le contraste avec Noailles, glorifiée de son vivant mais aujourd’hui relativement moins lue par le grand public, illustre combien la reconnaissance littéraire immédiate et la postérité obéissent à des logiques distinctes.

Existe-t-il des travaux universitaires qui étudient conjointement ces deux poétesses ?

Le champ reste étonnamment restreint, ce qui a d’ailleurs motivé une partie de mes propres recherches. Il existe une abondante bibliographie séparée sur chacune des deux femmes : les études noaillistes s’inscrivent dans le champ bien balisé de la poésie symboliste et néo-romantique française, tandis que les études tsvetaïeviennes relèvent des départements de slavistique, souvent en dialogue avec les travaux sur Akhmatova, Mandelstam ou Pasternak. Ces deux traditions critiques se sont longtemps ignorées, faute de chercheurs à cheval sur les deux aires culturelles.

Depuis une quinzaine d’années, cependant, quelques travaux de littérature comparée commencent à interroger plus systématiquement les circulations, les silences et les asymétries entre poétesses européennes de la même génération, sans se limiter au tandem franco-russe. Ces recherches s’inscrivent dans un mouvement plus large de réévaluation des autrices marginalisées par l’historiographie littéraire traditionnelle, qu’elles soient françaises, russes ou d’autres nationalités. Le rapprochement entre Noailles et Tsvetaïeva y trouve toute sa place, précisément parce qu’il permet de sortir d’une lecture uniquement nationale de l’histoire littéraire.

Y a-t-il un troisième terme de comparaison utile pour éclairer cette relation, par exemple d’autres poétesses de la même période ?

C’est une piste que j’explore actuellement. On pourrait convoquer des figures comme la Comtesse de Noailles elle-même dans son rapport à d’autres poétesses francophones de sa génération, ou, côté russe, comparer le sort de Tsvetaïeva à celui d’Anna Akhmatova, restée en URSS et soumise à une censure impitoyable, ou encore à celui de Zinaïda Hippius, autre figure de l’émigration russe installée à Paris, mais dans un cercle plus proche de celui des grands écrivains masculins de l’exil.

Ce jeu de comparaisons multiples révèle une chose essentielle : il n’existait pas, au début du XXe siècle, un modèle unique de la « femme de lettres » — il existait une multitude de trajectoires possibles, façonnées par la nationalité, la classe sociale, le rapport à la langue d’écriture et les hasards de l’histoire politique. Noailles et Tsvetaïeva n’en sont que deux exemples parmi d’autres, mais leur proximité géographique parisienne, sans jamais de rencontre attestée, en fait un cas d’école particulièrement parlant pour comprendre ces mécanismes de reconnaissance différenciée.

Quel conseil donneriez-vous à un lecteur qui découvre aujourd’hui l’une ou l’autre de ces deux poétesses ?

Je conseillerais de résister à la tentation de les lire en miroir strict, comme si l’une expliquait mécaniquement l’autre. Chacune mérite d’être abordée d’abord pour elle-même : Noailles pour la puissance sensorielle et panthéiste de son lyrisme, ancré dans une tradition française qu’elle pousse à l’incandescence ; Tsvetaïeva pour la radicalité formelle de sa langue russe, faite de ruptures syntaxiques et d’une densité rythmique qui a profondément marqué la poésie russe du XXe siècle, bien au-delà de son cercle d’émigrés.

Ce n’est qu’après cette première approche, propre à chacune, que le rapprochement devient éclairant : il permet de comprendre que la reconnaissance littéraire n’est jamais seulement affaire de talent, mais aussi de position sociale, de langue, de réseau et de genre. Lire Noailles et Tsvetaïeva ensemble, c’est apprendre à interroger tout ce qui, dans l’histoire littéraire, a longtemps été présenté comme allant de soi.

Quelle conclusion tirer de cette double biographie pour l’histoire des échanges franco-russes ?

Que l’histoire littéraire franco-russe ne peut pas se raconter uniquement à travers les grandes figures masculines consacrées — Tourgueniev reçu chez les Goncourt, Bounine prix Nobel en exil, les écrivains contemporains comme Mathias Énard ou Andreï Makine qui prolongent aujourd’hui ce dialogue. Il faut aussi raconter les trajectoires invisibilisées, comme celle de Tsvetaïeva, et interroger pourquoi certaines voix ont été entendues quand d’autres, tout aussi puissantes, ont dû attendre des décennies pour trouver leur public.

Voici, pour clore cet entretien, une chronologie comparée qui synthétise les deux trajectoires :

AnnéeAnna de NoaillesMarina Tsvetaïeva
1876Naissance à Paris
1892Naissance à Moscou
1901Publie Le Cœur innombrable, premier grand succès
1907Publie Les Éblouissements
1918-1922Continue de publier et de recevoir à ParisVit la Révolution et la guerre civile en Russie
1922Consécration institutionnelle croissanteQuitte la Russie, s’installe à Berlin puis Prague
1925Toujours au centre de la vie littéraire parisienneS’installe en région parisienne (Vanves)
1928Publie Après la Russie à Paris
1933Meurt à ParisVit toujours dans la précarité à Clamart/Meudon
1939Retourne en URSS avec sa famille
1941Meurt par suicide à Elabouga (URSS)

Deux femmes, deux trajectoires, un même Paris qui les a vues passer sans jamais vraiment les faire se croiser — et c’est peut-être cela, en creux, la leçon la plus juste sur ce que pouvait signifier être une poétesse entre deux mondes au début du XXe siècle.