Paris, un matin de juin. Le bureau d’Elena Rachmaninova, au Centre Alexandre-Koyré, est encombré de photocopies d’archives et d’une carte ancienne de l’Empire russe piquée de petits drapeaux — chacun marquant l’emplacement d’une station antirabique fondée entre 1886 et 1910. Historienne des sciences, chercheuse associée au Centre Alexandre-Koyré (EHESS/CNRS), Elena Rachmaninova travaille depuis une dizaine d’années sur la circulation des savoirs bactériologiques entre la France et l’Europe de l’Est. Elle revient ici sur un chapitre presque entièrement absent des récits grand public consacrés aux relations franco-russes : la coopération scientifique nouée autour de l’Institut Pasteur entre 1888 et 1917.
Ce que la coopération scientifique franco-russe a produit en une génération
- La formation à Paris de plusieurs générations de bactériologistes et immunologistes russes.
- Un réseau de stations antirabiques créées en Russie sur le modèle pastorien, dont la première hors de France.
- Un prix Nobel — celui d’Ilya Metchnikoff en 1908 — directement lié à ce transfert scientifique.
- Une correspondance scientifique dense, aujourd’hui conservée dans les archives des deux pays.
- Une rupture nette en 1917, suivie d’une reprise seulement partielle dans l’entre-deux-guerres.
Comment expliquer que l’histoire franco-russe scientifique soit si peu connue, comparée aux Ballets russes ou à l’Alliance de 1892 ?
C’est une excellente question de départ, parce qu’elle pointe un vrai biais de la vulgarisation historique. Quand on évoque les relations franco-russes entre 1880 et 1917, on pense presque automatiquement à la diplomatie — l’Alliance franco-russe de 1892 — ou à la culture, avec les Saisons russes de Diaghilev et l’effervescence artistique parisienne. C’est légitime : ces événements sont spectaculaires, photogéniques, ils se prêtent à l’exposition et au récit narratif.
L’histoire des sciences, elle, est plus discrète. Elle se joue dans des laboratoires, des correspondances entre chercheurs, des rapports administratifs sur le financement d’une station de vaccination. Rien de cela ne fait une belle affiche de saison culturelle. Pourtant, en volume d’échanges humains, en durée, et en impact concret sur la santé publique des deux pays, la coopération scientifique entre l’Institut Pasteur et la Russie impériale est comparable, sinon supérieure, à beaucoup d’échanges culturels plus médiatisés.
Quel a été le point de départ de cette coopération ?
Il faut remonter à 1885, avant même la fondation officielle de l’Institut Pasteur. Louis Pasteur met au point cette année-là son vaccin antirabique et l’applique pour la première fois avec succès sur un jeune Alsacien, Joseph Meister. La nouvelle se répand extrêmement vite en Europe, y compris en Russie, où la rage est un problème sanitaire sérieux, en particulier dans les campagnes où les morsures de loups et de chiens errants sont fréquentes.
Dès 1886, un groupe de dix-neuf paysans russes mordus par un loup enragé dans la région de Smolensk est envoyé à Paris pour se faire traiter par Pasteur lui-même. C’est un épisode fondateur, largement relayé par la presse de l’époque des deux côtés. Il installe dans l’opinion russe, et surtout dans les cercles médicaux et administratifs de l’Empire, l’idée que Paris est désormais un centre scientifique incontournable pour la médecine expérimentale.
C’est à ce moment qu’apparaît la figure de Nicolas Gamaleïa ?
Exactement, et c’est un personnage qu’on ne connaît pas assez en France. Nicolas Gamaleïa est un bactériologiste né à Odessa en 1859, formé en médecine en Russie puis venu se perfectionner directement auprès de Pasteur, à Paris, en 1886. Il repart en Russie la même année avec les protocoles nécessaires et fonde, dès 1886, la station antirabique d’Odessa — la toute première station de ce type créée hors de France, un an seulement après la mise au point du vaccin.
C’est un exemple presque pur de transfert technologique scientifique : un chercheur russe se forme à Paris, rapporte le savoir-faire, l’adapte au contexte local, et crée une institution pérenne. Gamaleïa deviendra ensuite une figure majeure de la bactériologie russe, avec une carrière qui s’étendra jusqu’à l’époque soviétique — il meurt en 1949, ce qui donne une idée de la continuité biographique entre l’Empire et l’URSS sur ces questions scientifiques.

Et Ilya Metchnikoff, comment son parcours s’inscrit-il dans cette histoire ?
Metchnikoff est sans doute la figure centrale de cette coopération, et de loin la plus connue internationalement, même si son nom reste sous-exploité dans les récits franco-russes grand public. Né en 1845 près de Kharkiv, dans l’actuelle Ukraine, alors partie de l’Empire russe, il mène une brillante carrière de zoologiste avant de faire, en 1882, la découverte qui va changer sa vie et celle de l’immunologie : la phagocytose, ce mécanisme par lequel certaines cellules du corps englobent et détruisent les agents pathogènes.
Sa situation professionnelle en Russie devient compliquée pour des raisons à la fois scientifiques et personnelles — désaccords académiques, climat politique tendu à l’université d’Odessa. Louis Pasteur, qui a eu vent de ses travaux et les juge fondamentaux, l’invite à Paris. Metchnikoff arrive à l’Institut Pasteur dès 1888, l’année même de sa fondation officielle. Il y restera jusqu’à sa mort en 1916, y dirigeant un laboratoire influent et y formant plusieurs générations de chercheurs, russes et internationaux.
Quel a été concrètement son rôle de passeur entre les deux communautés scientifiques ?
Il a joué un rôle absolument central, à plusieurs niveaux. D’abord scientifique : son laboratoire à l’Institut Pasteur est devenu une destination naturelle pour les jeunes médecins et bactériologistes russes souhaitant se spécialiser en immunologie ou en microbiologie. Beaucoup d’entre eux repartaient ensuite occuper des postes universitaires ou hospitaliers en Russie, diffusant à leur tour les méthodes pastoriennes.
Ensuite, un rôle de médiation institutionnelle : Metchnikoff correspondait régulièrement avec des collègues restés en Russie, commentait leurs travaux, facilitait des invitations, appuyait des demandes de financement pour des missions d’étude en France. Enfin, un rôle presque symbolique : sa réussite à Paris, couronnée par le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1908 — partagé avec l’Allemand Paul Ehrlich —, a démontré aux autorités impériales russes que l’investissement dans les échanges scientifiques avec la France produisait des résultats scientifiques de tout premier plan.
Chronologie des coopérations scientifiques franco-russes (1885-1930)
| Année | Événement |
|---|---|
| 1885 | Pasteur met au point le vaccin antirabique à Paris |
| 1886 | Vingt paysans russes mordus par un loup enragé soignés à Paris |
| 1886 | Nicolas Gamaleïa fonde la station antirabique d’Odessa |
| 1888 | Fondation officielle de l’Institut Pasteur ; Ilya Metchnikoff rejoint Paris |
| 1890-1900 | Multiplication des stations antirabiques dans l’Empire russe |
| 1894-1896 | Missions d’étude franco-russes lors d’épidémies de choléra |
| 1908 | Prix Nobel de physiologie ou médecine attribué à Metchnikoff |
| 1916 | Mort de Metchnikoff à Paris ; il est inhumé à l’Institut Pasteur |
| 1917 | Révolution d’Octobre : rupture des canaux d’échanges scientifiques réguliers |
| 1920-1930 | Reprise partielle, portée par des initiatives individuelles et quelques accords ponctuels |
Comment se structurait matériellement cette coopération, au-delà des trajectoires individuelles ?
Il faut imaginer une infrastructure assez dense pour l’époque. L’Institut Pasteur, dès ses premières années, se conçoit comme le centre d’un réseau international : des instituts affiliés ou inspirés de son modèle voient le jour dans plusieurs pays, dont la Russie. Les stations antirabiques russes, dont celle d’Odessa fondée par Gamaleïa mais aussi celles créées ensuite à Saint-Pétersbourg et à Moscou, fonctionnent selon les protocoles pastoriens, avec un souci constant d’actualisation par rapport aux avancées parisiennes.
Cette coopération reposait sur trois piliers concrets. D’abord la formation, avec l’envoi régulier de chercheurs russes à Paris pour des séjours de plusieurs mois, parfois plusieurs années — un mouvement qui préfigure, sur un terrain scientifique, ce que documentent aujourd’hui les échanges universitaires contemporains entre la France et la Russie. Ensuite la correspondance scientifique, très active, qui permettait de partager des résultats expérimentaux, des souches microbiennes, des protocoles de production vaccinale. Enfin les missions conjointes, notamment lors des épidémies de choléra qui frappent la Russie à plusieurs reprises dans les années 1890, où des équipes mixtes franco-russes ont été mobilisées pour étudier la propagation de la maladie et tester des mesures sanitaires.
Cette coopération concernait-elle uniquement la rage et le choléra ?
Non, même si ce sont les deux terrains les plus documentés. La peste est un autre exemple frappant : lors des épidémies qui touchent certaines régions de l’Empire russe et de l’Asie centrale à la charnière du siècle, plusieurs chercheurs formés à l’école pastorienne — russes ou d’autres nationalités passées par Paris — participent aux enquêtes de terrain et aux tentatives de traitement.
Il faut aussi mentionner un aspect moins connu : la dimension industrielle et pharmaceutique naissante. La production de sérums et de vaccins nécessitait des installations coûteuses, et le financement de ces stations russes mobilisait à la fois des fonds impériaux, des dons privés et parfois un appui logistique venu de France. Cette dimension économique de la coopération scientifique est souvent négligée dans les récits qui se concentrent uniquement sur les trajectoires individuelles des grands savants.
Encadré — Ilya Metchnikoff en quelques repères
- Né en 1845 près de Kharkiv, dans l’Empire russe, décédé en 1916 à Paris.
- Découvre la phagocytose en 1882, mécanisme fondateur de l’immunologie cellulaire.
- Rejoint l’Institut Pasteur de Paris en 1888, à l’invitation de Louis Pasteur.
- Prix Nobel de physiologie ou médecine en 1908, partagé avec Paul Ehrlich.
- Formateur de nombreux chercheurs russes venus se spécialiser à Paris.
- Auteur de travaux influents sur le vieillissement et l’importance de la flore intestinale, précurseurs des probiotiques modernes.

- Inhumé dans les jardins de l’Institut Pasteur, à Paris, où sa tombe est toujours visible.
Pourquoi cette coopération s’est-elle interrompue aussi brutalement en 1917 ?
La rupture est réellement soudaine, à l’échelle de l’histoire des institutions scientifiques. La révolution d’Octobre 1917 bouleverse en quelques mois l’ensemble des structures administratives et financières de la Russie. Les laboratoires sont progressivement nationalisés, les circuits de financement traditionnels disparaissent, et surtout les canaux diplomatiques entre la France et la Russie soviétique naissante deviennent extrêmement tendus, voire inexistants pendant plusieurs années.
Concrètement, cela signifie que les missions d’étude conjointes s’arrêtent, que les jeunes chercheurs russes ne peuvent plus venir se former librement à Paris, et que la correspondance scientifique elle-même devient risquée pour les chercheurs restés en URSS, dans un contexte de surveillance politique accrue. Certains scientifiques russes choisissent l’émigration — une partie rejoint d’ailleurs la diaspora installée à Paris, dans la continuité de ce qu’on observe pour la diaspora russe blanche dans d’autres domaines professionnels — tandis que d’autres poursuivent leur carrière en URSS dans un cadre institutionnel entièrement redéfini.
Une reprise a-t-elle été possible dans l’entre-deux-guerres ?
Partielle, et beaucoup plus fragile qu’avant 1917. Il y a eu quelques initiatives individuelles notables : certains chercheurs soviétiques ont pu, ponctuellement, correspondre avec des collègues français ou même effectuer de courts séjours d’étude, notamment dans les années 1920, avant que le climat politique ne se durcisse encore avec la stalinisation croissante de la science soviétique dans les années 1930.
Mais on est très loin de la fluidité de la période 1888-1917. Les échanges deviennent des exceptions négociées au cas par cas, souvent tributaires du contexte diplomatique global entre la France et l’URSS, plutôt qu’un flux régulier et institutionnalisé comme cela avait été le cas sous l’Empire. Il faudra attendre la seconde moitié du XXe siècle, dans un contexte international très différent, pour voir se reconstituer des collaborations scientifiques franco-soviétiques puis franco-russes d’ampleur comparable, notamment en virologie et en microbiologie.
Petit glossaire de bactériologie pour comprendre cette période
| Terme | Définition |
|---|---|
| Phagocytose | Processus par lequel certaines cellules immunitaires (phagocytes) englobent et détruisent des agents pathogènes ; découvert par Metchnikoff en 1882. |
| Vaccin antirabique | Traitement mis au point par Pasteur en 1885, administré après une morsure d’animal potentiellement enragé pour empêcher le développement de la rage. |
| Station pastorienne | Établissement local appliquant les protocoles de l’Institut Pasteur, souvent dédié à la vaccination antirabique ou à la production de sérums. |
| Sérum | Préparation contenant des anticorps, utilisée pour traiter ou prévenir certaines maladies infectieuses. |
| Immunologie | Discipline scientifique étudiant les mécanismes de défense de l’organisme contre les agents infectieux. |
| Souche microbienne | Variante spécifique d’un micro-organisme, isolée et cultivée à des fins de recherche ou de production vaccinale. |
Reste-t-il aujourd’hui des traces tangibles de cette coopération, dans les institutions ou les archives ?
Oui, et c’est une des dimensions les plus émouvantes de ce travail de recherche. L’Institut Pasteur de Paris conserve des fonds d’archives considérables liés à Metchnikoff : sa correspondance, ses carnets de laboratoire, des photographies de son équipe où l’on reconnaît plusieurs visages de jeunes chercheurs russes venus se former auprès de lui. Sa tombe, dans les jardins de l’Institut, à Paris, est toujours visible — un symbole assez fort de cette double appartenance scientifique franco-russe.
Côté russe, l’héritage est également très présent, bien que moins visible pour un public occidental. Plusieurs instituts de recherche en microbiologie, notamment à Saint-Pétersbourg et à Moscou, revendiquent une filiation historique directe avec les stations pastoriennes fondées à la fin du XIXe siècle. Le nom de Metchnikoff a été donné à des instituts scientifiques, à des rues, et à des distinctions académiques encore décernées aujourd’hui. C’est un patrimoine scientifique partagé, mais qui reste largement à raconter au grand public.
Pour conclure, quelle place ce chapitre scientifique devrait-il occuper dans le récit global des relations franco-russes ?
Je crois qu’il mérite une place beaucoup plus visible qu’aujourd’hui. Les récits sur les relations franco-russes entre la fin du XIXe siècle et 1917 se concentrent presque exclusivement sur trois axes : la diplomatie, avec l’Alliance de 1892 et le Pont Alexandre III comme symbole architectural ; la culture, avec les Ballets russes et la littérature ; et plus récemment l’histoire de la diaspora après 1917.
Or l’histoire scientifique offre un angle complémentaire précieux : elle montre que la relation franco-russe de cette période ne se limitait pas aux salons diplomatiques ou aux scènes de théâtre, mais irriguait aussi des institutions de santé publique, des laboratoires, des carrières scientifiques entières. C’est une histoire de transferts de savoir, de formation, de reconnaissance internationale — incarnée par un prix Nobel — qui mérite tout autant d’être racontée que les grands rendez-vous culturels bien plus médiatisés. Elle rappelle aussi que les échanges entre les deux pays ne datent pas du XXe siècle, mais s’enracinent dans une tradition beaucoup plus ancienne, qui remonte au moins aux voyages savants de l’époque de Pierre le Grand.