Dans son bureau au cœur du 5e arrondissement de Paris, non loin de la Sorbonne, le Dr. Véronique Clément passe ses journées à lire des lettres écrites à Vitebsk, à Odessa, à Kiev — et adressées à Paris, à Nice, à Boulogne-Billancourt. Vingt-deux ans de recherche sur les Russes blancs en France. Sa thèse, soutenue en 2003 à Paris IV sous la direction de Marc Ferro, s’intitulait : “Les Russes blancs dans la société française (1917-1940) : intégration, résistances et transmissions culturelles”. Entretien.
L’entretien — Dr. Véronique Clément, historienne
d’un “exode” russe vers la France après 1917 ?**
— Le mot “exode” est justifié, mais il faut nuancer. Il ne s’est pas produit en une seule vague mais en plusieurs. La première, dès 1917-1918, concerne l’aristocratie (diaspora russe à Paris), les hauts fonctionnaires, les officiers — des gens qui partaient parfois avec bijoux et titres, capables de s’installer confortablement. La deuxième, après la guerre civile (1920-1921) et l’évacuation de Crimée par le général Wrangel en novembre 1920, est celle de l’armée blanche vaincue — des soldats, des cosaques, des familles entières qui débarquent à Constantinople avec rien. La troisième, enfin, suit les expulsions intellectuelles de 1922 — le fameux “bateau des philosophes”, qui met à la porte plus de 160 intellectuels russes jugés trop dangereux par Lénine.
Chacune de ces vagues a des profils sociaux très différents, des ressources très différentes, et des stratégies d’adaptation très différentes. Les amalgamer sous une seule étiquette “Russes blancs” est une simplification qui efface la réalité.
Que représentait la France pour ces exilés — un refuge ou un choix délibéré ?
— Les deux, selon les personnes. Pour l’aristocratie russophone cultivée, la France était la culture de référence depuis plusieurs générations. L’aristocratie russe parlait français, lisait français, avait voyagé à Paris, avait souvent des relations ou des propriétés en France. Pour eux, Paris était presque une destination naturelle — une deuxième capitale intellectuelle qu’ils connaissaient déjà.
Pour les soldats et ouvriers de la deuxième vague, c’est différent. Ils arrivent souvent via un détour — Constantinople, Belgrade, Prague — et la France n’est qu’une destination parmi d’autres, choisie pour des raisons pratiques : demande de main-d’œuvre élevée, existence d’une communauté russe déjà installée, réseaux d’entraide actifs.
Il y a aussi le facteur des emprunts russes. Des millions d’épargnants français avaient souscrit aux emprunts russes de l’époque tsariste — 12 milliards de francs-or au total. Quand la révolution bolchevique les rend nuls, ces épargnants sont ruinés. Ce contexte crée une forme d’obligation morale implicite : la France a des comptes avec la Russie tsariste, et accueillir ses réfugiés est une façon d’honorer cette dette symbolique.
La légende du “prince russe chauffeur de taxi” — réalité ou mythe ?
— Les deux, comme souvent avec les légendes. La réalité : il y avait effectivement à Paris entre 2 500 et 3 500 chauffeurs de taxi russes dans les années 1920-1930, dont beaucoup venaient de milieux aisés, parfois aristocratiques, parfois officiers. Des hommes habitués à commander des régiments ou à gérer des domaines se retrouvaient au volant de Renault ou de Citroën pour nourrir leur famille.
Cette reconversion avait une logique : les émigrés russes qui avaient servi dans la cavalerie connaissaient la mécanique des chevaux, et par extension, la mécanique tout court. L’automobile était une extension naturelle de leurs compétences. Par ailleurs, conduire un taxi ne nécessitait pas de maîtriser parfaitement le français — les gestes suffisent — contrairement aux professions intellectuelles.
Le mythe : la légende amplifie la présence de “princes” et de “comtes” au volant. La plupart des chauffeurs russes n’étaient pas des aristocrates mais des officiers de rang moyen ou des bourgeois. Les vrais princes, quand il y en avait, préféraient souvent les rôles d’hommes de confiance, de secrétaires privés ou d’accompagnateurs dans les clubs sportifs plutôt que la mise en scène du taxi.
Mais la légende dit quelque chose de vrai : la brutalité de la chute. Des hommes qui commandaient des centaines de personnes se retrouvent à dépendre de pourboires.

Comment l’Église orthodoxe a-t-elle structuré la vie de la communauté ?
— L’Église orthodoxe a été l’épine dorsale de la diaspora. Dans un exil où l’État russe n’existe plus — puisque l’État soviétique nie la légitimité de la communauté blanche — et où les institutions politiques blanches sont désunies, l’Église est la seule institution qui maintient une continuité.
La cathédrale Alexandre-Nevsky de la rue Daru (Paris 8e) devient le cœur symbolique. Construite en 1861 pour la communauté russe pré-révolutionnaire, elle passe sous l’autorité de l’émigration blanche et devient lieu de tous les rites de passage — baptêmes, mariages, enterrements — de la diaspora. Autour d’elle se constitue un réseau de paroisses plus modestes dans les arrondissements populaires et en banlieue.
Mais l’Église ne se limite pas aux rites. Elle anime des écoles du dimanche en russe, des bibliothèques orthodoxes, des revues théologiques, des associations d’entraide. L’Institut Saint-Serge (fondé en 1925) forme des théologiens orthodoxes en exil — et certains des penseurs les plus importants du christianisme orthodoxe du XXe siècle y ont enseigné : Nicolas Berdiaev, Serge Boulgakov, Georges Florovsky. L’Institut fonctionne encore aujourd’hui.
Quelle a été la contribution économique et culturelle des Russes blancs à la France ?
— Elle est considérable et souvent sous-estimée dans les récits historiques. Économiquement, les Russes ont fourni une main-d’œuvre qualifiée à un moment où la France manquait cruellement de bras après les pertes de la Grande Guerre. Les ingénieurs russes dans les industries automobiles et aéronautiques, les chirurgiens et médecins dans les hôpitaux parisiens et lyonnais, les artisans du luxe dans la maroquinerie et la joaillerie — tout cela représente un apport économique réel.
Culturellement, c’est encore plus spectaculaire. En quelques années, Paris accueille Stravinsky, Chagall, Lifar, Rachmaninov, Prokofiev, Chaliapine, Bounine — des figures qui transforment la musique, la peinture, la danse, la littérature françaises. Le Tout-Paris culturel des années 1920-1930 est en partie une construction russo-française : les salons de la Princesse de Polignac ou d’Étienne de Beaumont fonctionnent grâce à l’énergie créatrice de cette diaspora.
Dans la mode, l’apport russe est moins connu mais réel. Plusieurs couturiers russes émigrés ouvrent des ateliers à Paris. La maison Yteb (Bet à l’envers — en hommage à Bet, le prénom de la fondatrice) ou la maison Irfé (fondée par le prince Youssoupov et la princesse Irina) habillent le Paris bourgeois et aristocratique des années 1920 en tissus brodés inspirés du folklore russe.
La Seconde Guerre mondiale a-t-elle brisé cette communauté ?
— Elle l’a ébranlée profondément, sans la détruire. Plusieurs dynamiques s’entrecroisent. D’abord, la question de l’attitude à adopter face à l’Occupation. La diaspora russe blanche est profondément anti-bolchevique — mais cela ne la rend pas automatiquement pro-nazie. Beaucoup voient dans l’Allemagne d’Hitler un ennemi de l’URSS, donc potentiellement un allié dans leur espoir de “libération” de la Russie soviétique. Ce calcul erroné attire certains vers la collaboration. D’autres rejoignent la Résistance française, notamment le réseau Mireille.
Ensuite, les persécutions antisémites touchent une partie de la diaspora — nombreux émigrés russes d’origine juive. Chagall fuit en 1941 vers les États-Unis ; d’autres n’ont pas cette chance.
Enfin, la victoire soviétique en 1945 ruine définitivement l’espoir d’un retour en Russie “libérée”. Pour la première génération — déjà vieillissante — c’est la fin d’une illusion que beaucoup avaient nourrie pendant vingt-cinq ans. Beaucoup meurent dans les années suivantes, à Paris ou à Nice, sans jamais avoir revu la Russie.
Que reste-t-il de cet exil dans la France contemporaine ?
— Beaucoup plus qu’on ne le croit. Certaines institutions directement issues de la diaspora fonctionnent encore : YMCA-Press publie toujours des textes russes et orthodoxes ; l’Institut Saint-Serge forme des théologiens ; la cathédrale Alexandre-Nevsky est pleine tous les dimanches ; le cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois reste un lieu de pèlerinage.
Dans la haute bourgeoisie française, des familles de descendants de l’émigration russe gardent des traces de leur double identité : patronymes, pratique religieuse orthodoxe, souvenir d’un grand-père “qui venait de là-bas”. La noblesse franco-russe — si l’on peut employer cette expression — s’est fondue dans l’aristocratie française tout en préservant une mémoire de l’origine.
Dans la culture populaire française, des figures issues de cette diaspora ou de ses descendants — Henri Troyat, Andreï Makine, Irène Némirovsky (qui avait fui la Russie dans l’enfance et mourra à Auschwitz) — ont profondément marqué la littérature française du XXe siècle.
La vague migratoire de 2022 a-t-elle réveillé cette mémoire ?

— Oui, de manière parfois étrange et contradictoire. Depuis 2022, plusieurs dizaines de milliers de Russes — opposants au régime de Poutine, hommes fuyant la mobilisation, intellectuels et artistes — ont rejoint la France. Certains institutions héritières de la première vague les accueillent : des services de l’Institut Saint-Serge, des contacts via l’Église orthodoxe, des réseaux associatifs.
Mais la comparaison avec 1917 a ses limites. Les émigrés de 2022 ne sont pas les “Russes blancs” du XXe siècle : ils n’ont pas la même relation à l’État russe, à la langue, à la culture. Beaucoup ont grandi en URSS ou dans la Russie post-soviétique — leur bagage culturel est différent. Et surtout, ils arrivent avec des téléphones, des connexions internet, une relation avec leurs proches restés en Russie que les exilés de 1917 n’avaient pas du tout.
Ce qui réveille la mémoire de 1917, c’est moins la sociologie des émigrés de 2022 que la structure de la situation : un exil forcé par la politique d’un régime, une communauté qui tente de se reconstituer à Paris, les mêmes questions sur l’intégration, la langue, l’identité. Le regard croisé entre les deux vagues est l’un des thèmes les plus fascinants de l’histoire contemporaine franco-russe.
Questions rapides : idées reçues
es — idées reçues sur les Russes blancs**
Vrai ou faux : les Russes blancs étaient tous monarchistes et anti-républicains.
Faux, en grande partie. La diaspora était politiquement très hétérogène. Des monarchistes certes — partisans des Romanov ou du Grand-Duc Cyrille. Mais aussi des républicains libéraux (anciens membres du Parti constitutionnel-démocratique), des socialistes-révolutionnaires anti-bolcheviques, des fédéralistes. Les divisions politiques de l’émigration ont souvent été aussi féroces que leurs oppositions au régime soviétique.
Vrai ou faux : tous les Russes blancs voulaient rentrer en Russie.
Faux. Beaucoup, surtout dans la première génération, nourrissaient l’espoir d’un retour possible “quand les Bolcheviks tomberaient”. Mais dès les années 1930, une majorité pragmatique avait fait le deuil d’un retour et s’était orientée vers l’intégration. La position “ne pas rentrer, ne pas s’intégrer, attendre” était une minorité bruyante mais non majoritaire.
Vrai ou faux : la France a accueilli les Russes blancs avec enthousiasme.
Partiellement vrai. L’accueil était ambivalent. La sympathie pour les réfugiés anti-bolcheviques existait — surtout chez les catholiques, les conservateurs et les victimes des emprunts russes. Mais les syndicats ouvriers voyaient ces travailleurs étrangers comme une concurrence sur le marché du travail. Et à partir des années 1930, avec la montée du chômage, les restrictions à l’emploi des étrangers se durcirent.
Vrai ou faux : les Russes blancs ont fondé des organisations pro-nazies en France.
Vrai pour une minorité active. Plusieurs organisations d’extrême droite russe — notamment l’ROVS (Union militaire russe) — ont eu des contacts avec les milieux nazis dans les années 1930, dans l’espoir d’utiliser l’Allemagne contre l’URSS. Mais cette minorité ne représentait pas la majorité de l’émigration, dont une grande partie rejoignit la Résistance française.
À retenir : trois clés de lecture
à retenir**
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L’émigration russe en France n’est pas une communauté homogène mais une mosaïque de profils sociaux, politiques et culturels très différents — unifiés par l’exil mais profondément divisés sur la stratégie, l’identité et l’avenir.
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La contribution culturelle de la diaspora à la France a été considérable et est souvent sous-estimée : Stravinsky, Chagall, Lifar, Bounine ne sont pas des figures “russes en France” — ils sont le produit d’un dialogue culturel intense entre les deux pays.
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La question de l’intégration n’a pas de réponse simple : les Russes blancs ont réussi à s’intégrer dans la société française tout en maintenant une identité distincte — ni assimilation totale, ni repli communautaire, mais une double appartenance douloureuse et féconde.
Pour aller plus loin : la diaspora russe à Paris — histoire sociale et géographique ; le cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois, nécropole de l’émigration ; les écrivains russes émigrés à Paris ; le site partenaire heritagerusse.fr sur le patrimoine de l’émigration russe en France ; et lepicerierusse.fr pour les traces de la culture russe dans la vie quotidienne française.